Il y a des mots qui reviennent dans nos discussions collectives : développement durable, logement, mobilités, eau, énergie, activités économiques, formation, santé, vieillissement… On pourrait croire à la litanie d’une technocratie moderne qui coche des cases. Mais derrière ces enjeux, il y a quelque chose de plus simple et de plus grave : la question de savoir si la Corse parviendra à se penser elle-même, ou si elle continuera à se laisser penser par d’autres.
Depuis des décennies, nous naviguons entre deux mondes : celui d’une île fragile, morcelée, déséquilibrée, soumise à des inerties lourdes ; et celui d’une île puissante de par son identité, sa rente écologique, sa position géographique, sa réputation, sa culture, sa jeunesse, sa diaspora. Ce qui manque, c’est le trait d’union.
Nous vivons dans un pays paradoxal : un des plus beaux patrimoines naturels d’Europe, mais un modèle économique précaire ; une ruralité immense mais mal reliée et en perdition ; une population vieillissante, mais une jeunesse qui revient dès qu’on lui en laisse la possibilité ; une économie dominée par quelques secteurs saisonniers, mais un potentiel inexploré dans l’énergie, l’alimentation, le numérique, la mer, la santé, la culture.
Que veut-on produire ? Comment veut-on vivre ? Comment veut-on se former ? Comment veut-on vieillir ? Quel rapport à la mer, à la montagne, à l’agriculture, à la culture, à la technologie ? Quels liens avec l’Europe, avec la Sardaigne, avec l’Italie, avec Paris ?
On ne pourra rien faire tant que l’on n’aura pas réglé les fondamentaux structurels.
Le premier, c’est le logement. Une île qui n’est plus habitable par ceux qui y travaillent est une île qui se condamne. Le sujet n’est pas moral, il est vital : si les jeunes, les actifs, les saisonniers, les soignants, les ingénieurs, les enseignants ne peuvent plus se loger près des bassins d’emploi, alors il n’y a plus de territoire.
Le deuxième, c’est la mobilité. Nous avons une île morcelée, où circuler de Bastia à Ajaccio relève encore trop souvent du périple, où les transports publics sont embryonnaires, où le ferroviaire n’a jamais été pensé comme une vraie alternative, où les liaisons extérieures dépendent d’une économie du tourisme et non d’une logique de continuité réelle. Une économie sans mobilité est une économie qui végète. Une société sans mobilité est une société qui s’étouffe.
Le troisième, c’est la maîtrise des ressources — l’eau, l’énergie, l’alimentation. La Corse est vulnérable sur ces trois axes. Et pourtant, c’est précisément là qu’elle pourrait être forte. L’autonomie énergétique est une nécessité stratégique. La gestion de l’eau est un enjeu civilisationnel dans la Méditerranée du XXIᵉ siècle. La souveraineté alimentaire est une condition de résilience.
Le quatrième, enfin, c’est le capital humain — c’est-à-dire la formation, les compétences, les métiers, l’accompagnement des entreprises, la santé, le bien vieillir. Une île qui vieillit sans se soigner, qui forme sans employer, qui importe ses soignants, ses ingénieurs et ses ouvriers, qui laisse partir ses talents, est une île en perte de souveraineté réelle.
Ce que l’on pressent, c’est une conscience diffuse que le modèle actuel est au bout de lui-même. Ce n’est pas seulement l’État qui doit changer. Ce ne sont pas seulement les entreprises qui doivent évoluer. Ce ne sont pas seulement les élus qui doivent décider. C’est la structure du territoire qui doit se réinventer.
Et c’est là que le politique intervient, au sens noble du terme.
Il faut continuer à dessiner l’île de 2035, de 2050, et pas celle du prochain trimestre.
Dire clairement et collectivement :
– quelles activités nous voulons développer,
– quels types de tourisme nous voulons accueillir,
– quelles infrastructures nous voulons construire,
– quels équilibres nous voulons préserver,
– quelles compétences nous voulons former,
– quel modèle énergétique et alimentaire nous voulons bâtir,
– quelle relation nous voulons entretenir avec notre diaspora,
– et surtout quel imaginaire collectif nous voulons transmettre.
Il n’y aura pas de développement durable sans les acteurs économiques.
Il n’y aura pas de développement écologique sans les acteurs ruraux.
Il n’y aura pas de continuité territoriale sans un dialogue avec ceux qui volent, qui naviguent, qui produisent et qui accueillent.
Il n’y aura pas d’autonomie institutionnelle sans autonomie stratégique.
La Corse va entrer dans la co-construction stratégique. C’est cela, au fond, un peuple moderne.
Et peut-être est-ce là la conclusion provisoire.
Nous sommes une petite île, mais nous avons le droit de penser grand.
Nous sommes un peuple ancien, mais nous avons le devoir d’inventer l’avenir.
Nous sommes un territoire fragile, mais nous pouvons devenir un territoire-référence de la Méditerranée du XXIe siècle.
À condition de cesser collectivement de subir et de commencer à vouloir. •








