Il y a des jours qu’on ne vit pas, mais qui nous habitent quand même. Des dates qui s’ancrent dans la mémoire sans qu’on les ait connues. Le 5 mai 1992 est de celles-là. Pour beaucoup de cette nouvelle génération de supporters, cette nouvelle génération de Corses, nés après. Pour ceux qui n’étaient pas au stade, pour ceux qui n’ont rien vu, mais qui savent. Parce que ce drame a traversé le temps. Parce qu’il nous a été transmis comme un silence dense, une absence pesante, une vérité à porter.
Furiani, on ne l’a pas vécu. Mais on l’a reçu. Dans les regards, dans les récits, dans les vidéos, dans les souvenirs, dans les émotions. Bref, dans ce moment de gravité chaque 5 mai. On a grandi avec cette date inscrite quelque part entre la gorge et le cœur, sans toujours en comprendre la mécanique, mais en sentant, très tôt, que là s’était joué quelque chose d’irréparable. Un effondrement au sens propre. Et au sens moral.
Ils étaient venus voir un match. Ils sont morts pour cela, ils sont blessés à vie pour cela. Dix-neuf visages. Des centaines de blessés. Des enfants. Des pères. Des femmes. Une foule abîmée. Et derrière cela, une suite de décisions absurdes, de silences complices, de priorités inversées de la part du football français. Le foot business prenant le pas sur la passion.
On nous parle souvent de devoir de mémoire. Mais ici, ce n’est pas un devoir. C’est un instinct. Celui de ne pas laisser le béton refermer le souvenir. De ne pas céder à l’indifférence fonctionnelle qui gagne les sociétés modernes. De rappeler que Furiani n’est pas un accident, mais un scandale. Un avertissement. Un gouffre, si l’on n’y prend pas garde.
Chaque année, on entend les mêmes mots : hommage, recueillement, respect. Mais ce que nous, les générations d’après, entendons surtout, c’est une forme d’appel. Un appel à rester vigilants. À être dignes. À refuser que la logique du profit l’emporte sur celle de la prudence. À défendre ce que le football a de plus précieux : sa capacité à rassembler, à faire vibrer.
Ce 5 mai, on ne joue plus. C’est juste. Mais c’est insuffisant. Ce que nous demandons, ce que nous attendons, c’est que la mémoire ne devienne pas un rituel creux. Qu’elle continue à éduquer. À alerter. Que dans chaque stade, chaque école, chaque club amateur, on se souvienne de Furiani comme d’un point de bascule. Pas pour entretenir la peur. Mais pour préserver l’essentiel.
En Corse, ce drame a une résonance particulière. Il est à la fois intime et collectif. Il dit quelque chose de notre rapport à la vie, au sport, à la communauté. Et il révèle aussi, en creux, la manière dont on nous considère. Comme une périphérie, une marge, un lieu où l’on peut contourner les règles. Ce soir-là, on a improvisé. On a accéléré les délais. On a fait comme si. On a construit une tribune sans base solide, comme on prend parfois nos vies à la légère.
Mais nous, les jeunes d’aujourd’hui, nous n’avons pas envie d’oublier. Pas envie de tourner la page. Nous voulons comprendre. Transmettre à notre tour. Dire que ces morts ne seront jamais inutiles si leur souvenir nous oblige. À mieux faire. À mieux être. À rester fidèles à ce que cette tragédie a révélé : le prix de l’irresponsabilité, mais aussi la force d’un peuple capable de se lever, de lutter, de faire interdire un match pour honorer ses morts.
Furiani, ce n’est pas une date morte. C’est une balise. Elle nous éclaire. Elle nous dit que tout peut basculer si l’on oublie que derrière chaque place dans un stade, il y a une vie. Une famille. Un avenir.
Le 5 mai, c’est l’histoire de ceux qui ne sont jamais rentrés chez eux. Et c’est, pour nous, une promesse. Celle de ne jamais les laisser seuls dans la mémoire. Ùn ci ne scurderemu mai. •








