Marc Sanglas, ministre de l’environnement de Catalogne

« Objectif zéro émission nette »

Marc Sanglas
« Vi ringraziemu assai d’avè mi invitatu à participà, è vi mandemu un salutu da a Catalogna », c’est par ces mots, en langue corse, que Marc Sanglas, le Directeur Général de la Qualité de l’environnement et du Changement climatique du gouvernement catalan (équivalent du ministère de l’environnement en France), s’est exprimé le 21 septembre dernier lors d’une séance de travail à Bastia devant les eurodéputés de l’ALE, le président du Conseil Exécutif de Corse et la présidente de l’Assemblée de Corse. Il s’exprimait en visio dans le débat sur les menaces qui pèsent sur la Méditerranée. Lutte contre le réchauffement climatique et les émissions de gaz à effet de serre, préservation de la biodiversité, gestion de l’urbanisme et du littoral, il a livré les grandes lignes de la politique conduite en Catalogne. Interview.

 

Comment le gouvernement catalan aborde-t-il la question de l’environnement en Méditerranée ?

Nous sommes confrontés à des défis considérables en matière d’environnement, de gestion de l’eau et des déchets, de conservation de la biodiversité, de changement climatique. Le nouveau gouvernement est déterminé à affronter ces défis. Aborder le débat sur la protection de la Méditerranée implique d’établir une collaboration entre toutes les parties concernées. Des États qui ont des compétences territoriales aux administrations qui ont des responsabilités dans les domaines qui affectent le littoral, comme les gouvernements régionaux et locaux. Nous devons adopter une approche très large, en commençant par notre responsabilité en tant qu’administrations et en terminant par la nécessaire sensibilisation du public à l’utilisation des espaces côtiers et maritimes.

 

Justement, quelle politique en Catalogne ?

La loi sur le changement climatique que le Parlement de Catalogne a adoptée à une large majorité en 2017 a été un tournant pour répondre au défi du changement climatique, aux objectifs de neutralité carbone et d’un modèle de production d’électricité totalement renouvelable d’ici 2050. C’est le résultat des efforts de réduction des émissions de Gaz à effet de serre que nous avons entrepris depuis 2008. Selon des données de 2019, la Catalogne a une émission de CO2 par habitant de 6 tonnes, soit près de deux points de moins que la moyenne européenne. Depuis plusieurs décennies, notre production d’électricité est presque sans carbone, cependant, nous avons une part de 50 % d’énergie nucléaire et une présence insuffisante des énergies renouvelables. Notre principal défi est d’augmenter l’efficacité énergétique, de passer aux énergies renouvelables, en particulier le photovoltaïque, et d’augmenter la consommation de biomasse, de biogaz et d’autres carburants alternatifs comme l’hydrogène.

 

Quelle action menez-vous contre le réchauffement climatique ?

Nous avons soutenu la décision de l’Union Européenne d’accroître l’ambition de ses objectifs de réduction des émissions. Le « Fit for 55 % » prévoit d’étendre la tarification du carbone au transport maritime, à l’aviation, aux transports et aux bâtiments.

Parmi les dispositions de la loi : un budget carbone, une taxe sur le CO2 pour les véhicules à moteur, un fonds pour le climat, un comité d’experts sur le changement climatique, une table ronde sociale sur le changement climatique.

La loi aborde l’impact du changement climatique dans l’environnement marin sous différents angles, notamment elle encourage l’adoption de mesures visant à adapter la pêche et l’aquaculture aux impacts du changement climatique, à maximiser l’efficacité énergétique du secteur et à réduire progressivement les émissions de gaz à effet de serre.

 

Comment cela se traduit-il ?

Nous voulons continuer à tenir nos objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre et des polluants atmosphériques en continuant à promouvoir la transition vers des énergies propres. Nous visons la restauration, la conservation et la gestion durable des écosystèmes marins et côtiers, ainsi que des actions visant à prévenir la destruction, la surexploitation, la pollution des habitats et d’autres pressions anthropiques, la promotion de méthodes de pêche à faible impact environnemental ou la sensibilisation du public à l’état de la mer et à ses impacts.

Nous travaillons également à la création et à la gestion efficace d’un réseau de zones marines protégées afin d’enrayer la perte de biodiversité et d’améliorer la résilience de nos écosystèmes marins.

 

Quelles autres mesures ?

Les nouvelles infrastructures doivent être réalisées dans le cadre de l’évaluation environnementale des plans et projets, selon des objectifs de réduction des émissions, l’analyse de leur vulnérabilité aux impacts du changement climatique et la mise en place d’un mécanisme de suivi. Cette analyse doit évaluer l’impact sur les nouvelles infrastructures des phénomènes météorologiques extrêmes et du manque d’approvisionnement.

Ainsi, la loi oblige à élaborer un plan d’électrification progressive des principaux ports et marinas afin de faciliter la connexion au réseau électrique local des navires amarrés. Nous négocions avec le port de Barcelone pour son électrification.

 

Il faut surtout agir sur les émissions des énergies fossiles…

Une autre disposition de la loi consiste à réduire la dépendance à l’égard de ces combustibles fossiles, en particulier les produits pétroliers, en la réduisant de 50 % dans le domaine du fret et des ports de plaisance d’ici 2040.

La fiscalité environnementale est un outil utile qui contribue à la protection de l’environnement. Outre la taxe sur le CO2 appliquée aux véhicules, la loi crée une taxe sur les émissions des grands navires pendant les manœuvres d’accostage et pendant le séjour du navire à quai. Cette taxe sera mise en vigueur en 2023 et alimentera également le Fonds pour le climat.

 

Comment protégez-vous la biodiversité ?

La Catalogne possède plus de 820 km de côtes et plus de 85 600 ha de zones marines protégées, qui abritent 17 habitats marins et côtiers et pas moins de dix-huit espèces d’intérêt européen au sens de la directive Habitats. Ces espèces sont présentes dans 12 zones spéciales de conservation réparties dans nos eaux territoriales.

La Méditerranée abrite de nombreuses espèces protégées, voire menacées d’extinction. Deux des plus grands problèmes affectant certaines de ces espèces marines sont l’échouage dû à des maladies ou à d’autres causes et les prises accessoires de la pêche. Pour y répondre et contribuer à sauver et tenter de récupérer les animaux, tout en obtenant des données scientifiquement utiles et de gestion, le gouvernement dispose d’un réseau de sauvetage de la vie marine qui non seulement assure une assistance rapide, mais travaille également avec d’autres administrations, la société civile et les institutions académiques pour sensibiliser et promouvoir le respect de l’environnement marin et de ses habitants.

De même, dans le cadre d’une série d’actions visant à promouvoir la bonne gestion de notre territoire marin, le Secrétariat à l’action pour le climat a signé plusieurs accords concernant la garde de deux zones marines du réseau Natura 2000.

 

Comment harmoniser ces protections avec l’activité économique ?

L’activité maritime est un moteur essentiel de notre économie. En 2018, le gouvernement a adopté la Stratégie maritime 2030, afin de libérer le potentiel de l’économie bleue en Catalogne, en garantissant l’équilibre social et territorial. La stratégie vise à développer une économie qui ne laisse personne de côté et à mettre en place un modèle de gouvernance innovant. Parmi les initiatives phares de la stratégie visant à décarboniser le secteur de la pêche, citons l’installation de toits photovoltaïques dans les installations portuaires et de pêche, cofinancée par les fonds structurels et propres européens, ainsi que la collaboration étroite avec le secteur pour concevoir des bateaux 100 % électriques. Nous prévoyons de construire les premiers prototypes de l’administration et de créer un bureau de transfert de technologie.

Autre initiative phare de la stratégie, la protection des herbiers de posidonies, en tant que puits de carbone et protecteurs de la côte contre l’érosion croissante due aux tempêtes. Nous réalisons une cartographie bionomique détaillée de toute la côte catalane qui servira de base à un décret de protection des herbiers identifiés. Nous avons créé une application qui permet aux navigateurs d’éviter de jeter l’ancre sur cet écosystème critique.

 

Quelle gestion pour le littoral ?

Selon le Troisième rapport sur le changement climatique en Catalogne, en 2060, les plages sur environ 140 kilomètres de côte seront très vulnérables à l’impact du changement climatique – contre 61 kilomètres en 2016. Environ 70 % de la côte sera vulnérable ou très vulnérable aux inondations.

La loi sur la protection et la gestion du littoral a constitué une véritable avancée et permet pour la première fois de s’orienter vers une gestion intégrée de l’ensemble du littoral catalan, y compris le domaine public, avec le gouvernement comme administration de référence et un rôle accru pour les municipalités.

Une nouvelle réglementation garantit non seulement la préservation du domaine public maritime-terrestre, mais aussi des zones les plus proches de la côte, en cohérence avec d’autres documents ayant un impact sur la côte catalane qui sont en cours de traitement, comme le Plan directeur urbain de révision des sols non durables de la côte de Gérone, qui vise à déclasser les sols non durables pour éviter la construction dans des endroits sensibles de la côte.

Pour atteindre ces objectifs, la loi réglemente la création de deux nouveaux outils de planification et de gestion du littoral au niveau régional et municipal.

 

Quels sont-ils ?

Un plan de protection et de gestion de la côte, pour la gestion intégrée de l’espace terrestre et marin de la bande côtière. Le gouvernement devra le rédiger dans un délai maximum de deux ans. Il caractérisera le littoral catalan en fonction de son état de conservation, fixera le nombre et le type d’installations que chaque tronçon de plage peut accueillir, localisera également les infrastructures et les installations existantes, les principaux accès à la mer et les aires de stationnement, ainsi que les plages présentant des risques de glissement de terrain. Il contiendra des critères territorialisés pour résoudre les demandes de services et d’équipements sur la côte et établira les mesures nécessaires pour préserver les écosystèmes et les paysages côtiers.

Le plan comprend des mesures réglementaires ou d’action nécessaires pour préserver l’intégrité et la récupération de la géomorphologie des écosystèmes et paysages côtiers, et l’établissement de la réglementation des façades côtières. Enfin, il intégrera des mesures d’adaptation du littoral aux effets du changement climatique et les critères de détermination des priorités d’investissement.

 

Et le second outil ?

Il est constitué par les Plans d’utilisation de la côte et des plages. Les mairies les promouvront pour ordonner les occupations des installations amovibles et les activités qui peuvent être réalisées tout au long de l’année sur le littoral. Les services de surveillance et de sauvetage réglementeront également l’accessibilité et les installations de chaque tronçon de plage.

La loi littorale articule des mécanismes de participation et de consultation dans la gestion de la bande côtière, impliquant à la fois les administrations les plus proches et les réseaux économiques et sociaux. Il s’agit d’organes collégiaux, avec une participation publique et privée, pour résoudre les différentes questions qui touchent à l’aménagement du littoral.

Enfin, la création du Conservatoire de la Côte de Catalogne est une institution qui reflète le Conservatoire de l’espace littoral et des rivages lacustres existant en France. L’objectif est de sauvegarder et de récupérer la partie du littoral la plus menacée par l’urbanisation et l’artificialisation, en s’appuyant sur l’acquisition publique de terrains. Cet organisme doit être financé par les contributions de l’État et d’autres administrations, entités et entreprises.

 

Quelle politique pour les ports ?

La loi sur les ports et le transport dans les eaux maritimes et intérieures, en plus de garantir la durabilité environnementale des infrastructures portuaires et de leurs activités, détermine un moratoire de sept ans sur la construction de nouveaux ports. L’autorité portuaire peut exiger des gestionnaires d’infrastructures portuaires qu’ils évaluent les effets du changement climatique sur les infrastructures, les services et les opérations portuaires, et si nécessaire, le gestionnaire du port doit réaliser des travaux ou des actions indispensables pour assurer la sécurité de l’infrastructure.

Le gouvernement travaille avec les différents secteurs économiques concernés pour assurer leur engagement à atteindre des émissions nettes nulles au cours de cette décennie. Il exhorte les différents secteurs et domaines économiques, sociaux et politiques non seulement à remplir les exigences légales, mais aussi à prendre des engagements supplémentaires. Nous sommes déterminés à mettre en œuvre une feuille de route commune à court et moyen terme, et à forger un programme qui nous permettra d’atteindre l’objectif de zéro émission nette.

Le gouvernement enverra des signaux clairs pour montrer la voie à l’ensemble des secteurs pour aligner les stratégies et mettre en œuvre un programme commun pour protéger la Méditerranée. Des politiques sont nécessaires pour remédier à l’action de l’homme sur le milieu marin, mais nous devons aller à la racine du problème et éviter certaines actions et certains comportements, comme l’utilisation de plastique qui finit dans la mer et fait des ravages sur la faune marine. •