Les élections sénatoriales se tiendront le dimanche 27 septembre 2026, c’est le rendez-vous électoral de la rentrée. Les deux sièges de l’île sont à pourvoir, avec des enjeux qui dépassent ceux classiques de ce scrutin, puisque le Sénat aura à se prononcer sur la loi constitutionnelle pour l’autonomie de la Corse. Le sénateur nationaliste Paulu Santu Parigi est un élu très impliqué sur son territoire. Il est au cœur de ces enjeux et doit le rester. Interview.
La mandature au Sénat s’achève. Vous êtes candidat à votre renouvellement et avez, sans surprise, reçu le soutien de Femu a Corsica. Comment s’annonce ce scrutin ?
Le soutien de Femu a Corsica, parti politique auquel j’appartiens, vient confirmer une ligne politique claire. Mais ce scrutin dépasse, pour moi, les seules logiques partisanes. Il se jouera d’abord sur le terrain, dans la relation de confiance construite au fil des années avec les maires et les élus locaux.
Cette confiance est le résultat de six années de travail à leurs côtés, au plus près des réalités qu’ils rencontrent et de leurs difficultés quotidiennes.
Je l’ai toujours dit et mon bilan en témoigne : je suis le sénateur de tous.
Face aux urgences auxquelles sont confrontées nos communes, notamment nos communes rurales, les étiquettes et les clivages politiques doivent s’effacer. Qu’il s’agisse de défendre nos villages contre l’asphyxie administrative, de protéger notre foncier ou de porter le consensus historique qui existe en Corse sur la question de l’autonomie, nous devons affronter les mêmes réalités. C’est cette démarche d’unité, de proximité et d’efficacité que je veux poursuivre avec les élus de l’île.
En quelques mots, quel bilan tirez-vous de ces six années à Paris et sur les dossiers corses ? Quelles ont été vos priorités, vos réussites et vos déceptions ?
Je tire un bilan globalement positif de ces six années. Ma priorité absolue a toujours été de défendre les intérêts de la Corse et des Corses chaque fois que les textes examinés par le Parlement le rendaient nécessaire. Cela s’est traduit par des résultats concrets : la loi sur le drame du 5 mai, la défense des langues régionales, le renforcement de la dotation de continuité territoriale, la protection de nos services publics et du statut des secrétaires de mairie, le maintien de la compétence eau et assainissement au niveau communal ou encore le dossier de la CCIC.
Mais le travail parlementaire ne se résume pas aux textes adoptés. Il a surtout fallu effectuer un travail de fond, de pédagogie et de conviction : documenter, expliquer, faire comprendre la réalité de la Corse et de ses problématiques.
Ce travail a aussi fait apparaître une première forme de déception : la méconnaissance, parfois abyssale, du dossier corse au Palais du Luxembourg, alors même que notre Île a été représentée par plusieurs sénateurs lors des mandats passés.
La mission sénatoriale sur l’évolution institutionnelle de la Corse a été un rendez-vous manqué ?
C’est mon regret le plus profond. La mission d’information sur l’évolution institutionnelle de la Corse n’a rendu justice ni au Sénat ni à la Corse.
Les conclusions n’ont pas été à la hauteur des auditions menées ni des enjeux auxquels nous sommes confrontés. Surtout, aucune véritable démarche de dialogue et de concertation n’a présidé à leur élaboration.
Cette mission a finalement servi de point d’appui aux postures dogmatiques d’une droite sénatoriale jacobine, sourde aux attentes légitimes et exprimées démocratiquement d’un territoire de la République.
Pour autant, de cette frustration est aussi née une véritable victoire politique. Le travail de fond engagé depuis six ans a permis de faire évoluer le regard d’une partie de mes collègues centristes sur les attentes de la société corse dans son ensemble.
Le chemin parcouru est significatif et particulièrement visible au sein de mon groupe, où un nombre croissant de collègues sont désormais attentifs à nos problématiques. Cela ne suffira peut-être pas à garantir une majorité immédiate lors de l’examen du futur projet de loi constitutionnelle, mais le regard porté par le Sénat sur l’évolution institutionnelle de la Corse est aujourd’hui beaucoup plus nuancé.
Le Sénat aura bientôt à débattre de la loi constitutionnelle. Quel est votre sentiment à quelques semaines de cette échéance capitale ?
Il faut, à ce stade, faire preuve d’un réalisme absolu. Les élections sénatoriales de septembre vont nécessairement rebattre les cartes.
Il m’est donc difficile de préjuger aujourd’hui de l’issue mathématique du vote. L’équilibre politique va évoluer. Un groupe du Rassemblement national pourrait émerger et nous savons déjà qu’une partie des socialistes reste défavorable au texte dans sa rédaction issue de l’Assemblée nationale.
Les obstacles sont donc encore loin d’être levés. Cela implique une réalité très concrète pour nous : dès le lendemain des élections, le travail de fond et de conviction que je mène depuis six ans devra être repris et amplifié auprès des nouveaux sénateurs mais aussi des récalcitrants à la version amendée par l’Assemblée nationale.
Il faudra à nouveau expliquer, convaincre, faire reculer les préjugés auprès de ceux qui découvriront le dossier corse et combattre ceux qui s’y opposent par principe ou par posture.
Vous êtes assez discret médiatiquement, mais vous faites en réalité partie des élus les plus présents sur le terrain, à Paris comme en Corse, avec récemment plus de 200 visites dans les villages. Quel accueil recevez-vous ? Et surtout, comment les Corses vivent-ils, selon vous, la situation générale ?
Je préfère le travail de fond et l’action de terrain au bruit médiatique. La politique se fait au contact direct des réalités.
Le Giru que j’ai entrepris pour rencontrer les maires de la circonscription est, à mes yeux, le cœur de mon mandat et de mon engagement politique. C’est en allant dans les villages, en rencontrant les élus et les habitants, que l’on comprend véritablement ce que vit la Corse. Ce qui frappe le plus, c’est le sentiment d’abandon.
Nos maires et nos élus locaux sont souvent laissés seuls face à des situations qui dépassent leurs moyens. Ils doivent répondre à toutes les urgences, compenser le recul des services publics, gérer des normes toujours plus nombreuses et plus complexes, avec des moyens qui ne suivent pas.
L’État se retire progressivement de nombreux territoires. Il ferme des guichets, éloigne les services, impose depuis Paris des normes souvent inadaptées aux réalités locales et laisse les élus ruraux gérer seuls les conséquences de ces décisions. Cette situation nourrit une profonde exaspération.
À cela s’ajoutent la crise du logement, la spéculation foncière et immobilière et la cherté de la vie, qui fragilisent de nombreuses familles.
Mais je ne vois pas un peuple résigné mais un peuple qui résiste. Les Corses ne demandent ni charité ni assistanat. Ils demandent le droit de vivre dignement dans leurs villages et sur leur terre. Ils demandent les moyens d’agir et la capacité de maîtriser leur destin. C’est cette exigence que je continuerai de porter.
En Corse comme en France, chacun semble aujourd’hui se replier sur ses propres priorités. Le gouvernement continuera-t-il à soutenir l’idée d’une Corse autonome, alors que certains sénateurs chercheront à bloquer le texte ou à jouer la montre ?
Le gouvernement a soutenu le texte qu’il a présenté au Parlement et a tenu ses engagements. Nous devons souhaiter — et attendre — qu’il maintienne ce cap, dans un contexte national qui demeure extrêmement instable et où les urgences politiques peuvent rapidement modifier les priorités.
Nous savons ce qui nous attend au Sénat. Une partie de l’hémicycle, arc-boutée sur une conception dépassée et dogmatique de l’unité nationale, cherchera à bloquer le texte, à l’édulcorer ou à gagner du temps.
L’objectif est parfaitement clair : vider l’autonomie de sa substance et, en particulier, refuser à la Corse le pouvoir normatif dont elle a besoin pour répondre à ses réalités propres. Il s’agirait alors de réduire l’autonomie à un simple aménagement administratif.
Ce n’est pas ce que demandent les Corses. Ce n’est pas ce qui a été construit dans le cadre du processus de Beauvau. Ce n’est pas non plus ce qui a été adopté par l’Assemblée nationale.
Le scénario ne dépendra donc pas uniquement du gouvernement. Il dépendra aussi de la capacité des élus corses, toutes sensibilités confondues, à prendre leurs responsabilités.
La société corse s’est très largement prononcée en faveur de l’autonomie.
Dès lors, chaque élu doit se sentir investi : porter cette aspiration au sein de sa propre famille politique, auprès de ses collègues et de ceux qui auront demain à se prononcer sur l’avenir de la Corse.
La droite corse aura, à cet égard, une grande responsabilité et devra faire fi de tout double jeu.
Quel peut être le scénario ?
L’autonomie ne sera pas la victoire d’un parti sur un autre. Si elle advient, ce sera avant tout la victoire de tout un peuple et de la capacité de ses élus à se rassembler autour de l’aspiration majoritaire qu’il aura exprimé démocratiquement. Le seul scénario viable est donc celui d’une Corse qui fait bloc.
Nous devrons mener une véritable bataille parlementaire. Il faudra convaincre les indécis, faire preuve de pédagogie, déjouer les manœuvres dilatoires et rappeler inlassablement le sens de notre démarche.
Nous sommes là pour faire reconnaître un droit : celui du peuple corse à maîtriser son destin, dans le cadre de la République.
Le chemin sera difficile. Les obstacles seront nombreux. Mais il n’y a aucune raison de renoncer. •








