Settimanale naziunalistu corsu dapoi 1966

N°2944

da u 9 à u 15 di lugliu di u 2026

U mo parè

La chaleur nous oblige

Canicule

le 10/07/2026

Par François Joseph Negroni

Cinquante-trois. C’est le nombre de vagues de chaleur que la France a connues depuis qu’on les recense. La dernière s’est installée cette semaine, et la Corse suffoque avec le reste du pays. Vigilance orange sur nos deux départements il y a quelques jours à peine, des sols plus secs qu’ils ne l’ont jamais été — plus arides qu’en 2022, plus arides qu’en 2025, à un souffle des records absolus. On surveille les anciens. Nos forêts n’attendent qu’une étincelle. Voilà notre été. Et voilà, désormais, ce que seront nos étés.

Ce n’est pas une parenthèse. Ce que nous vivons ne passera pas avec septembre. Ce n’est pas un caprice du ciel, ni un mauvais moment à traverser avant le retour à la normale. La normale, c’est fini. Ce que nous vivons, c’est un basculement — durable, installé, qui va peser sur tout. Notre eau. Notre énergie. Notre santé. Nos récoltes. Notre manière même d’habiter cette terre. Nous avons trop longtemps traité la chaleur comme une contrariété de saison. Il faut désormais la regarder pour ce qu’elle est devenue : une donnée permanente, autour de laquelle nous devons repenser l’ensemble de notre fonctionnement.

Ce que la chaleur met à nu. Car la canicule ne crée pas nos fragilités. Elle les révèle. Elle les éclaire d’une lumière crue. Une île qui importe l’essentiel de son énergie. Un réseau qui se tend à chaque pic de consommation, quand les climatiseurs s’emballent tous en même temps. Des hameaux isolés qui vivent sur le fil. Une eau gérée dans l’urgence plutôt que dans l’anticipation. Et des réponses qui se décident trop souvent loin, ailleurs, selon des logiques uniformes qui ignorent notre relief, notre insularité, la distance entre nos vallées.
Il y a pire. Il y a ce paradoxe que l’été nous impose chaque année davantage : c’est au moment précis où notre population enfle, où la demande d’eau et d’électricité atteint son sommet, que nos ressources sont les plus rares et nos réseaux les plus tendus. Nous avons laissé se construire une économie qui concentre toute sa pression sur les semaines les plus chaudes et les plus sèches de l’année. Interroger ce modèle, ce n’est pas renier ce qui nous fait vivre. C’est refuser de le voir se briser sur ses propres contradictions.

La Corse peut être un laboratoire. Et c’est là, précisément, que notre insularité — si souvent vécue comme un handicap — peut devenir notre force. La Corse a la taille exacte du laboratoire. Assez petite pour expérimenter vite, corriger, recommencer. Assez concentrée en enjeux pour que ce que nous y réussirons vaille bien au-delà de nos côtes. Ce que les grands ensembles ne peuvent tester sans risque, une île peut l’oser.
Faisons donc de la contrainte une méthode. Des réseaux électriques intelligents, capables d’absorber les pics et d’accueillir massivement notre soleil et notre vent. Du stockage, de l’autoconsommation, des micro-réseaux pour désenclaver nos sites isolés au lieu de les abandonner à leur fragilité. Une gestion de l’eau repensée de bout en bout, de la ressource jusqu’au robinet. Un urbanisme qui réapprend l’ombre, la pierre, la ventilation — ce que nos anciens savaient et que nous avons noyé sous le béton. Un éclairage public sobre, qui cesse de gaspiller la nuit. Une vraie politique de prévention face au feu, aussi, adossée à une agriculture et à un pastoralisme qui entretiennent le paysage autant qu’ils le protègent des flammes. Rien de tout cela n’est hors de portée. Tout cela est affaire de volonté, et de priorité collective.
Et nous ne sommes pas seuls dans l’épreuve. Toute la Méditerranée brûle avec nous : l’Espagne vient de connaître le premier semestre le plus chaud de son histoire, la Sardaigne et les Baléares affrontent les mêmes chaleurs. Il y a là une solidarité insulaire à bâtir, un partage d’expériences entre territoires qui vivent la même chose et qui, souvent, inventent des réponses que les grandes capitales ignorent encore.

Anticiper, au lieu de subir. Mais tout cela suppose un changement de culture. Nous avons pris l’habitude de gérer la crise quand elle éclate — l’incendie qu’on éteint, la citerne qu’on envoie, l’hôpital qu’on renforce dans l’urgence. Il nous faut désormais gouverner l’avant. Anticiper. Planifier. Investir quand tout va bien pour ne pas subir quand tout va mal. C’est moins spectaculaire. C’est infiniment plus efficace. C’est toute la différence entre une terre qui encaisse et une terre qui décide.
Car voilà, au fond, ce que la chaleur nous ordonne. Non pas d’attendre des secours ou des consignes venues d’ailleurs, mais de prendre en main ce qui dépend de nous : notre énergie, notre eau, notre résilience. Une terre qui ne maîtrise ni l’une ni l’autre ne maîtrise rien de son destin. Et cette maîtrise-là ne se construira pas depuis un bureau continental qui traite la Corse comme une région parmi d’autres. Elle se construira ici, par nous, à partir de ce que nous sommes et de ce que nous connaissons de nos montagnes et de nos rivages.
Le climat, lui, a déjà basculé. Cela, nous ne le déferons pas. Mais notre modèle, notre organisation, notre capacité à tenir debout sur cette terre — cela dépend encore de nous, entièrement. La canicule n’est pas seulement une épreuve à subir. C’est un signal. Elle nous montre où porter l’effort.
À nous de refuser la résignation, et de choisir la construction. Ce chantier commence maintenant. •

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