Settimanale naziunalistu corsu dapoi 1966

N°2954

da u 15 à u 21 d'ottobre di u 2026

U mo parè

L’autonomie ne doit pas s’arrêter au littoral

Murzu Muna

le 15/10/2026

Par François Joseph Negroni

On parle souvent de la Corse de l’intérieur au passé. On évoque les maisons fermées, les terres abandonnées, les écoles disparues. L’été, les volets s’ouvrent et l’on se persuade que le village vit encore. Mais que reste-t-il lorsque les derniers vacanciers repartent ? Quelques fenêtres éclairées, un commerce fermé l’hiver, un maire chargé de maintenir des services avec presque rien. Nos villages n’ont pas besoin d’être pleurés. Ils ont besoin d’une politique courageuse et durable.

Cette question devrait être au cœur du projet d’autonomie. Nous parlons du pouvoir de faire nos lois, de défendre notre langue et de maîtriser notre foncier. Mais à quoi servirait un pouvoir nouveau si la Corse continuait de se concentrer autour de quelques agglomérations et sur son littoral ? Nous aurions gagné le droit de décider pour nous-mêmes, sans empêcher une partie du pays de s’effacer. C’est pourtant la question de fond : quelle Corse voulons-nous transmettre ?

Le déséquilibre se lit dans des vies. Un jeune peut aimer son village et savoir qu’il devra le quitter pour travailler. Un couple peut vouloir y élever ses enfants et renoncer devant l’éloignement des services. Un agriculteur peut avoir un projet, sans trouver de terres ou d’eau. Nous appelons cela l’exode rural, comme s’il s’agissait d’une fatalité ancienne. C’est aussi le résultat d’investissements concentrés ailleurs et de choix politiques. L’amour d’un lieu ne suffit pas à y retenir ceux qui n’y trouvent ni emploi ni perspective.
Le paradoxe est cruel. Le littoral attire les emplois et les recettes fiscales. L’intérieur supporte l’éloignement, le coût des réseaux et de faibles ressources. On demande aux petites communes de préserver les paysages, de prévenir les incendies, de maintenir leurs équipements, puis on s’étonne qu’elles n’aient pas les moyens de préparer l’avenir. Une solidarité qui reste dans les discours est une manière polie d’accepter le déséquilibre.
Il ne s’agit pas d’opposer la côte à la montagne. Beaucoup travaillent dans la plaine et gardent leurs attaches au village. Ces territoires ont besoin les uns des autres. Mais cette interdépendance doit se traduire dans les budgets. Les moyens suivent trop souvent les endroits où l’activité se concentre déjà. Corriger cette mécanique exige d’investir davantage là où chaque équipement coûte plus cher. L’égalité réelle n’est pas l’égalité des dépenses par habitant. Elle suppose une solidarité organisée, et pas seulement la distribution ponctuelle de subventions.
Une petite commune ne manque pas nécessairement d’idées. Elle manque parfois de temps, d’agents, d’ingénierie. Un maire sait quel logement réhabiliter ou quel réseau d’eau sécuriser. Encore faut-il monter le dossier, trouver les financements, conduire les procédures, suivre les travaux. Sans administration suffisante, une bonne idée reste dans une armoire. La réponse ne saurait consister à reprocher aux élus leur immobilisme, ni à les noyer sous de nouveaux appels à projets.

Nous devons construire une puissance publique de proximité. Les intercommunalités doivent mutualiser leurs compétences sans confisquer les décisions communales. La Collectivité de Corse doit garantir des investissements pluriannuels qui ne dépendent pas du carnet d’adresses d’un maire. Des moyens garantis, des équipes partagées, des priorités assumées : voilà de quoi permettre aux villages de se projeter.
Cette reconquête ne peut pourtant se limiter aux équipements. Un village n’est pas sauvé parce que sa place a été refaite ou ses façades repeintes. Il revit lorsque des familles y habitent, y travaillent et peuvent envisager un avenir. La ruralité ne doit pas devenir un décor patrimonial, entretenu par la puissance publique et fréquenté quelques semaines par an. Elle a besoin d’une fonction économique, pas seulement d’une fonction mémorielle. Et les logements disponibles ne doivent pas être réservés à ceux qui n’y passent que leurs vacances.
L’agriculture est une part décisive de cette réponse, pourvu qu’on cesse de la regarder comme le souvenir d’un monde disparu. Il faut agir sur la terre, l’eau, les débouchés et l’installation des jeunes. Il faut soutenir l’artisanat, les activités productives, les services et les nouvelles formes de travail. La Corse de l’intérieur ne renaîtra pas d’un secteur miracle. Elle retrouvera de la force si l’on recrée un tissu d’activités permettant de vivre, et non seulement de séjourner.
Cela suppose aussi de reconsidérer ce que nous appelons une réussite publique. On célèbre les grands bâtiments, les annonces, les chantiers visibles. On parle moins du secrétaire de mairie, de l’ingénieur partagé entre plusieurs communes, du réseau d’eau enfin fiable. Pourtant, c’est là que se construit la confiance des habitants. Une autonomie crédible ne pourra pas se mesurer seulement à l’étendue de ses compétences. Elle devra résoudre ces problèmes ordinaires.

Plus de 50 ans après Aléria, le mouvement national ne peut plus se contenter de dénoncer les déséquilibres qu’il a contribué à rendre visibles. Il doit organiser les moyens de les corriger. Cela exige des arbitrages, une répartition solidaire des ressources et des résultats vérifiables. Cela exige surtout de ne pas reproduire dans l’île la centralisation que nous avons si longtemps contestée ailleurs. Si l’intérieur dépend demain d’Ajaccio comme il dépendait hier de Paris, nous n’aurons déplacé que le centre de décision.
Ma génération n’a pas à refaire les gestes de ceux qui se sont levés en 1975. Elle doit comprendre ce qu’ils lui demandent. Derrière les questions de logement, de production et d’équilibre territorial, une interrogation demeure : pourrons-nous continuer à habiter notre pays ? Je voudrais mesurer l’autonomie au jour où un jeune pourra rester au village sans renoncer à un métier, une famille s’y installer et un agriculteur vivre de sa terre. Alors l’intérieur cessera d’être un territoire que l’on promet de sauver. Il redeviendra un territoire qui choisit son avenir. •

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Anna Poltkovskaïa

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