Il est un droit si évident qu’ailleurs personne n’y pense : celui de vivre et de mourir sur la terre qui vous a vu naître. En Corse, ce droit-là n’a jamais été acquis. Nos anciens ont dû se battre pour la terre. Nos enfants, aujourd’hui, doivent se battre pour rester. Le diplôme en poche, la valise sur le quai, l’embrassade trop brève avant la passerelle. Cette scène, nous la connaissons tous. Elle se rejoue chaque été, dans chaque famille, dans chaque village. Un fils qui part. Une fille qui ne reviendra pas. Jamais par reniement. Par nécessité — parce que le pays n’a pas su leur offrir ce qu’aucune terre ne devrait refuser aux siens : le droit d’y rester.
Voilà l’anomalie corse. Ailleurs, rester va de soi. Ici, il faut le mériter, l’arracher, le payer au prix de l’exil ou du renoncement. Une génération entière a fini par prendre cette anomalie pour une fatalité. C’est cette résignation, d’abord, qu’il nous faut vaincre. Car rien n’est écrit.
La conquête qui manque. Notre histoire récente tient en quelques dates, et chacune raconte une victoire. 1960, l’Argentella : un peuple découvre qu’il peut dire non, et fait reculer l’État atomique. 1975, Aleria : un peuple cesse d’être un objet administratif pour redevenir un sujet politique. 2015, l’Assemblée de Corse bascule : un peuple prouve qu’il peut se gouverner lui-même. Dire non. Exister. Gouverner. Trois marches d’un même escalier, gravies au prix que l’on sait.
Mais une conquête reste à faire. La plus intime, la plus quotidienne, et peut-être la plus décisive. Dire non, nous savons. Exister, nous savons. Gouverner, nous apprenons. Retenir notre jeunesse — lui offrir ici un métier, un toit, une vie digne — cela, nous ne l’avons pas encore fait. C’est le chantier de cette génération. C’est notre part. Et l’autonomie qui vient n’aura de sens que si elle sert, enfin, à l’accomplir.
Les clés, au sens littéral. Redonner espoir ne se décrète pas. Cela se construit, pierre après pierre. Et cela commence par un geste concret : donner à nos jeunes les clés. Les clés, au sens littéral. Celles des commerces qui existent déjà et que personne ne reprend — l’épicerie du village, l’atelier du menuisier, la boutique dont on baisse le rideau parce que le fils est parti et que nul n’a pris le relais. Combien de savoir-faire s’éteignent ainsi, faute d’un repreneur qu’on n’a pas su accompagner ? Et les clés de la création, aussi : celles des entreprises qui n’existent pas encore et qui n’attendent qu’une main tendue pour naître.
Car l’audace ne suffit pas. Le jeune qui veut entreprendre chez nous se heurte trop vite au mur : le foncier introuvable, le crédit refusé, la paperasse qui décourage, la solitude devant l’obstacle. À quoi bon appeler nos enfants à rester si nous les abandonnons au premier pas ? Il nous faut bâtir tout un écosystème d’accompagnement — humain, financier, administratif. Former, conseiller, financer, garantir. Faire que reprendre et créer ne soient plus un parcours du combattant, mais une voie ouverte, balisée, soutenue.
Et que l’on serve l’intérêt général dans l’action publique, que l’on fasse ses preuves dans le privé, ou que l’on crée sa propre entreprise, chacune de ces voies doit mener à une vie possible ici. Gagner dignement sa vie au pays ne doit plus être un privilège. Ce doit être
la règle.
Une île au centre, non au bout. Qu’on ne s’y trompe pas : rester n’est pas se replier. C’est l’exact contraire. Le pays que nous voulons pour notre jeunesse n’est pas une île refermée sur ses peurs — c’est une plateforme ouverte sur sa mer. Nous nous sommes trop longtemps pensés au bout de quelque chose : au bout de la France, au bout d’un monde. Regardons la carte autrement. La Corse n’est pas au bout : elle est au centre. Au centre d’une Méditerranée où l’Italie est à portée de regard, où le sud de la France, l’Espagne et le Maghreb ne sont qu’à quelques heures.
Et pour cela, nous tenons un atout que d’autres n’ont pas. Le jeune qui grandit ici parle déjà, ou peut apprendre sans effort, la langue de nos voisins les plus proches. Le corse ouvre l’italien ; l’italien ouvre l’espagnol ; et notre histoire nous a rendus familiers des deux rives. Faisons-en une génération pleinement méditerranéenne, à l’aise sur trois rivages. Dans le numérique, dans les métiers de la transition écologique et énergétique — ces secteurs neufs où l’on part de zéro et où une île peut valoir un continent — rien n’interdit qu’une entreprise née à Bastia ou dans un village du Niolu rayonne de Barcelone à Tunis, de Gênes à Marseille. Rien, sinon le manque d’ambition.
Encore faut-il le vouloir. Ce vouloir a un nom : la volonté politique. Nos collectivités doivent être conductrices, non spectatrices : préparer le terrain, lever les verrous, flécher les moyens, oser la commande publique qui fait éclore une filière et donne sa première chance à un talent d’ici. Mais aucune politique ne portera ses fruits si nous ne prenons pas le mal à la racine — c’est-à-dire à l’école. La formation ne commence pas à l’université. Elle commence à l’enfance. C’est là, dès le plus jeune âge, que se sèment le goût d’apprendre, l’esprit d’entreprendre, la confiance en un avenir possible. Une jeunesse formée ici, enracinée ici, sera une jeunesse qui choisira de bâtir ici.
Ce que nul ne pourra copier. Et c’est ici que se tient notre plus grand atout — celui qu’aucun concurrent ne pourra jamais nous prendre. Car ce qui distinguera l’entreprise corse à l’échelle européenne, ce ne sera pas d’abord sa technique : ce sera son âme. Notre langue, notre culture, nos valeurs ne sont pas des ornements que l’on range au vestiaire avant d’entrer dans la compétition. Elles en sont le supplément décisif. Dans un monde qui uniformise tout, l’authenticité devient la denrée la plus rare — et donc la plus précieuse.
Une jeunesse enracinée dans sa langue et sa culture porte en elle une manière d’être, de faire, de créer, qui donne à ce qu’elle produit une signature que nul ne saura imiter. Voilà ce qui fera qu’un produit, un service, une œuvre nés en Corse vaudront, sur les marchés d’Europe, davantage que leur seul prix : ils vaudront pour ce qu’ils portent. Notre identité n’est pas un handicap à surmonter. Elle est, sur le marché du monde, notre valeur ajoutée la plus sûre.
Un pays à faire. Redonner espoir à notre jeunesse, ce n’est pas lui promettre un paradis. C’est lui ouvrir un chantier. C’est lui dire qu’il existe, ici, un pays à faire — et qu’elle en tient déjà les outils. Un pays démocratique et apaisé, fidèle à lui-même et ouvert sur le large, où l’on peut apprendre, travailler, créer et vivre debout sans jamais renier ni qui l’on est, ni d’où l’on vient.
Ce pays n’existe pas encore tout à fait. Mais il n’a jamais tenu qu’à nous de le faire exister. Argentella, Aleria, l’Assemblée, l’autonomie qui vient — rien de tout cela n’aura servi si, au bout du compte, nos enfants doivent encore faire leur valise. Le combat des pères se mesurera à une seule question : le fils pourra-t-il rester ?
Alors reprenons l’image du début. Ce jeune, sur le quai, la valise à la main. Faisons qu’un matin prochain il s’y tienne non pour partir, mais pour accueillir. Non pour fuir un pays trop petit, mais pour ouvrir un pays enfin à sa mesure. Un paese da fà. Et cette fois, faisons-le pour qu’ils restent. •








