Il y a des moments où un peuple sent qu’il est en train de perdre plus qu’une bataille. Ce qu’il perd, lentement mais sûrement, c’est la main sur sa propre trajectoire. Non pas brusquement, mais à bas bruit, par une série de dérèglements trop longtemps ignorés. C’est là que nous en sommes.
Depuis vingt ans, la population corse a connu une croissance rapide : de 260 000 habitants en 1999 à plus de 360 000 aujourd’hui. Mais cette progression ne vient pas d’un dynamisme interne. Plus de 85 % de cette hausse est due à des arrivées extérieures dont des arrivées française massives. En 2019, seuls 56 % des habitants étaient nés en Corse. Dans certaines communes du littoral, les Corses sont désormais minoritaires. Le phénomène n’est plus marginal. Il est structurant. Il recompose notre société sans que rien, au niveau du droit français, ne puisse contrer cette catastrophe.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le foncier a doublé de prix en vingt ans. Les logements neufs sont acquis à plus de 70 % par des non-résidents. Les résidences secondaires représentent jusqu’à 50 % du bâti dans certains villages. Et pendant ce temps, la langue Corse recule. Moins de 15 % de locuteurs réguliers. Une langue que l’école ne généralise pas et que l’État continue de marginaliser.
Ce qui est en cours, ce n’est pas une mutation naturelle. C’est une dépossession légale, administrative, économique. Une société qui ne se pense plus comme sujet politique mais comme objet d’accueil. Une terre qui devient territoire. Un peuple qu’on réduit à un folklore. Le tout, au nom du droit commun.
Ce n’est pas une peur identitaire ou un refus de l’autre. C’est un constat lucide : aucun peuple ne peut se maintenir s’il perd ses repères fondamentaux. Aucune société ne peut se projeter si elle ne maîtrise pas les conditions de sa propre reproduction. Quand tout devient échangeable, transitoire, spéculatif, c’est la cohérence même du lien social qui vacille. Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas la nostalgie. C’est la survie d’un corps politique.
Et pourtant, nous continuons à parler de développement, de projet de société, de revitalisation. Mais un peuple ne se projette pas s’il ne se maintient pas. Il ne peut transmettre s’il devient minoritaire chez lui. Il ne peut intégrer s’il n’a plus de cadre à offrir. Nous avons franchi un seuil. Celui au-delà duquel la reproduction culturelle devient impossible.
Alors que faire ? Agir. Politiquement. Et d’abord, cesser d’attendre que Paris règle ce qu’il a méthodiquement contribué à dérégler.
Des choses pourraient être faites si une machine jacobine ne bloquait pas le principe de développement : produire massivement du logement accessible pour les jeunes Corses, réguler les locations de courte durée, lutter contre la spéculation foncière, revitaliser les centres-villes, renforcer les services publics en zone rurale, généraliser les écoles immersives, investir dans les médias en langue corse.
La République interdit à la Corse de se protéger. Pas de statut de résident. Pas de maîtrise des règles d’installation. Pas de langue officielle autre que le français. Pas de fiscalité adaptée à la réalité insulaire. Pas d’outils pour décider de ce qui est soutenable.
C’est là que l’autonomie entre en jeu. Pas comme une solution miracle. Pas comme une fin en soi. Mais comme un levier. Un cadre juridique pour agir. Une condition pour déverrouiller ce qui nous empêche d’inventer un autre modèle.
L’autonomie en tant que capacité à choisir nos interdépendances, de fixer nos priorités, de construire des politiques publiques alignées avec nos réalités. C’est un droit collectif à la continuité, à la transmission, à la maîtrise du destin. Ce n’est pas une revendication de plus. C’est une nécessité vitale.
Il ne s’agit pas de tout attendre d’un statut. Il s’agit de dire qu’à un moment, un peuple doit pouvoir décider. Choisir ce qu’il veut transmettre. Ce qu’il peut accueillir. Ce qu’il refuse de perdre.
Nous n’avons plus le luxe du confort intellectuel, ni celui du débat perpétuel. Ce qui est en jeu, c’est la continuité historique d’un peuple. Et cette continuité ne tiendra que si elle est soutenue par des actes. Concrets. Structurants. Courageux.
Le seuil est franchi. Reste à savoir si nous voulons, oui ou non, redresser la tête. •








