Il est des évènements qui marquent à jamais l’histoire et donc l’avenir d’un peuple. Après les évènements d’Aleria, on a parlé de « tournant ». En fait, il s’agit de bien plus encore. Il s’agit d’un moment de bascule comme il en existe peu dans la vie des hommes. Le premier qu’aura à connaître le nationalisme corse de l’époque contemporaine, et qui va assoir sa légitimité auprès du peuple corse, alors que jusqu’ici il n’était qu’une démarche que les Corses regardaient avec curiosité, parfois intérêt ou sympathie, mais pas forcément comme un mouvement qui pouvait durablement peser sur leur avenir.
Aleria a été cet instant de bascule qui a fait dire à tous les observateurs que « rien ne sera plus comme avant ». Les Corses ont compris à ce moment-là qu’ils s’inscrivaient dans une lutte de libération, qu’ils soient ou non nationalistes, qu’ils adhèrent à cette lutte, qu’ils la critiquent, voire qu’ils la combattent, Aleria fut un signal. Une sirène d’alarme. L’aspiration nationale qui avait habité le peuple corse dans l’histoire, et plus particulièrement lors des révolutions du XVIIIe siècle, renaissait de ses cendres.
Les évènements ont été comme un interrupteur qui a de nouveau allumé la lumière éteinte depuis deux siècles. Le réveil d’une histoire enfouie dans les mèrie antiche de nos greniers où se préservaient encore quelques drapeaux à la tête de maure ou aux armoiries de Pasquale Paoli, mités mais conservés précieusement en héritage dans les familles. Je me souviens que Max Simeoni m’en parlait. À l’époque des premières luttes modernes, certains s’étonnaient de ce maure porté en drapeau pour représenter la Corse… d’autres critiquaient même « ces chants barbares » que s’efforçaient à faire résonner dans les foires rurales les jeunes Alain et Jean François auprès de leur père, Ghjuliu Bernardini…
Ainsi, Aleria a été ce moment de renaissance qui s’illustrait déjà dans ce qu’on a nommé le Riacquistu des années 70. Une prise de conscience, mais surtout une volonté d’être, de s’affirmer avec fierté en tant que Corses, de se révolter de l’injustice ressentie dans le traitement de mépris de Paris, de rebâtir ce qui avait été détruit, de se réapproprier un destin collectif.
Sur le plan de l’affirmation d’une identité linguistique, culturelle, agricole, artisanale, ce mouvement du Riacquistu a été un tourbillon exceptionnel, mais avec Aleria il l’a été sur le plan politique d’un combat pour le droit à l’existence. Il a vécu par la suite des évolutions chaotiques mais constantes pour nous mener jusqu’à nos jours.
Et il a entraîné, après bien des luttes, deux autres grands moments de bascule qui ont marqué l’histoire de la Corse et du combat nationaliste. La fin de la lutte armée, en juin 2014, qui a enclenché un processus nouveau de légitimité retrouvée pour le nationalisme qui l’a conduit à l’autre énorme moment de bascule, celui de la prise de responsabilité en 2015, confirmé depuis, scrutin après scrutin.
Il y a 40 ans, alors qu’Arritti commémorait les 10 ans d’Aleria, un texte que nous reproduisons ci-contre, parlait du « cercle brisé » qui a rendu possible et légitime l’idée d’autonomie. Comme au XVIIIe siècle, lorsque les révolutionnaires corses se donnait un drapeau relevant sur le front le bandeau qui occultait le regard de l’esclave maure, symbole souvent des peuples méditerranéens brisant ses chaînes pour marquer son aspiration à la liberté, Aleria a ouvert l’avenir. Ces événements tragiques ont mis les phares et éclairé le monde sur ce qui se passait en Corse. Bien plus encore, Aleria a ouvert les yeux des Corses sur les injustices et les entraves qui leur étaient infligées, sur leurs droits, sur le combat qu’il leur fallait mener pour les reconquérir.
Par la suite, chaque génération militante a su poursuivre, tant bien que mal, avec des défaites, avec des victoires, avec leur part d’erreurs, mais aussi leur part de génie, ce long combat de réappropriation.
50 ans plus tard, une nouvelle génération de militants est appelée à le poursuivre. Elle prendra sa part à n’en pas douter. •








