Dans le numéro spécial d’août 1995, 20 ans après Aleria, Max et Edmond Simeoni livrent leurs réflexions. En voici des extraits.
« Deux gendarmes morts. Un militant blessé. Ce qui n’aurait pu être qu’un fait divers éclate comme un éclair soudain et révèle au monde l’ampleur du problème corse.
Beaucoup de jeunes nationalistes d’aujourd’hui (entre 20 et 30 ans) n’ont pas vécu Aléria. Ils ont entendu sans doute parler leurs parents mais ils ont grandi avec les images du FLNC et des clandestins.
Cet affrontement d’Aleria, véritable repère historique, a des causes profondes.
Les causes les plus conjoncturelles de son déclenchement sont connues.
– Les militants de l’ARC avaient été choqués par l’affaire de l’Hudson Institute. Ils découvraient un État non seulement réticent, mais foncièrement machiavélique contre leurs aspirations.
– Le grand « missi dominici » Liber Bou, après avoir reçu l’ARC à Rungis en janvier, s’essoufflait et tournait en rond. L’ARC lui propose, comme un test, de traiter un dossier explosif : la récupération pour de jeunes Corses de 1500 hectares de terres des faillis, des gros commerçants en vin pieds noirs.
Fourcade, ministre des finances, en plein plan d’austérité, refuse de débloquer le premier franc. L’ARC décida d’agir et le fit savoir à Liber Bou. Celui-ci se couvrit en faisant un rapport au gouvernement.
L’ARC offrit aux syndicalistes agricoles de déclencher l’action. Mais ceux-ci empêtrés dans leurs contradictions préféraient traiter, et selon l’ARC, se faisaient ainsi manœuvrer, avec le préfet et les banquiers pour trouver des solutions conformes aux intérêts des petits porteurs de vendange.
Pour l’ARC le moment était propice de crever l’abcès d’une viticulture de spéculation éhontée de type colonial : vins trafiqués, monoculture de qualité inférieure, détournement de la réglementation sur les cumuls et chaptalisation.
Elle passa outre aux réticences syndicales et aux menaces même de quelques-uns d’entre eux !…
Certaine que son long combat de dénonciation depuis des années était passé dans l’opinion, que l’occasion était unique, elle décida d’agir avec fermeté même si elle se méfiait des réactions du pouvoir.
Mais celui-ci, par le biais de Poniatowski, ministre de l’Intérieur, mise en éveil par les rapports Liber Bou, crût de son côté à l’occasion d’éliminer les trublions de l’ARC, et il dépêcha en quelques heures, une véritable colonne de plus de mille hommes, armés jusqu’aux dents pour les faire capituler sans condition ou les écraser.
Ce ne fut ni l’un ni l’autre. Ce fut le révélateur du problème corse à la face du monde et on a pu dire « qu’après Aleria, plus rien n’a été comme avant » entre la Corse et l’État jacobin.
Il y aurait de quoi écrire des livres sur Aleria, tant l’évènement est révélateur à tous les titres. Notons simplement quelques aspects intéressants de la conjoncture d’alors :
– Les principaux chefs de clan, avertis par le ministre, ont cherché à couvrir l’opération du gouvernement, mais ils ont vite été submergés par la déferlante du soutien populaire.
– Après la dissolution de l’ARC en Conseil des ministres, le début d’émeute populaire spontanée (nuit de Bastia)…
– Puis l’unanimité, clans compris, pour demander la libération d’Edmond Simeoni (défilé de plus de 20.000 personnes à Bastia).
– Enfin, les trois semaines du procès d’Aleria où toute la Corse est venue à Paris témoigner à décharge pour les inculpés et à charge contre l’État. » •
Max Simeoni.








