Les plages se vident, les routes respirent à nouveau. Les terrasses se taisent un peu plus tôt, les soirées s’allongent dans les villages, annonçant que la saison bascule. C’est le temps où l’on sent confusément que la légèreté va céder la place au retour du poids, des échéances, des affaires. Les jours sérieux reprennent.
Cette année, ils reprennent avec un souvenir puissant à l’esprit : Aleria, cinquante ans déjà. Août 1975, deux journées qui ont changé à jamais le cours de notre histoire contemporaine. On en retient des images presque irréelles : des hommes retranchés dans une cave viticole, encerclés par les gendarmes, la tension, les coups de feu, deux morts, des blessés, et derrière la tragédie, l’irruption du mouvement national corse sur la scène publique. Cet été, la mémoire s’est réveillée avec force. On a vu les visages de ceux qui furent acteurs, mais aussi les visages jeunes de ceux qui ne connaissaient Aleria qu’à travers les récits et les archives. On a entendu les mots de transmission, on a vu les regards qui ne se contentaient pas d’écouter, mais qui cherchaient déjà comment transformer cet héritage en avenir.
Une stèle a été dressée dans un geste sobre mais lourd de sens1. Non pas pour sanctifier un passé figé, mais pour dire que ce qui fut arraché alors n’a pas fini de produire ses effets. Aleria n’est pas un mausolée : c’est une source. Elle nous rappelle que l’histoire ne change que quand un peuple décide de rompre avec l’ordre établi. La fidélité à Aleria n’est pas de commémorer sans fin, mais de poursuivre ce qu’elle a rendu possible : l’émancipation politique de la Corse.
Aujourd’hui, cette émancipation a un nom clair : autonomie. Depuis deux ans, un processus a été engagé avec l’État. Il est encore fragile, parfois freiné, parfois instrumentalisé, mais il existe. Le gouvernement français a admis publiquement que la Corse pouvait se voir reconnaître un statut politique adapté à ses réalités, avec des compétences élargies et une reconnaissance institutionnelle de son peuple. Ce n’est pas une faveur : c’est la conséquence d’un fait démocratique. Depuis 2015, les Corses ont confié, à chaque élection, la majorité à ceux qui portent ce projet. Ce cap, nous l’avons fixé nous-mêmes, librement, dans les urnes.
Mais voilà que, pendant que nous marchons vers cet horizon, Paris tangue. Le gouvernement Bayrou, déjà précaire, a fixé au 8 septembre un vote de confiance sur un plan d’austérité de 44 milliards d’euros. L’issue est connue : une coalition hétéroclite, de l’extrême gauche à l’extrême droite, se prépare à voter contre. Sa chute paraît inévitable. Derrière elle, un nouveau Premier ministre ? Une dissolution de l’Assemblée ? Une campagne législative précipitée ? Des mois, peut-être une année, perdus dans l’instabilité.
Ce que nous voyons, c’est une France qui s’installe dans une crise politique permanente. Depuis 2022, les gouvernements se succèdent, fragilisés avant même d’exister vraiment. Les réformes se bloquent, les projets s’enlisent, la parole donnée se dissout dans les recompositions ministérielles. Et pour nous, cette instabilité est un risque majeur. L’autonomie ne peut pas se permettre de dépendre des humeurs d’une Assemblée nationale fracturée, ni des calculs de couloir de partis qui ne voient pas plus loin que la prochaine échéance électorale.
Chaque semaine perdue à Paris est une semaine où le processus d’autonomie peut s’affaiblir. Et nous savons comment l’histoire se joue : ce qui n’est pas acté finit souvent par être oublié. Nous ne pouvons pas attendre que la France se retrouve. Nous ne pouvons pas laisser notre avenir dépendre du rythme chaotique d’un système politique en crise. L’autonomie exige de la continuité, du courage, et un cap maintenu, quoi qu’il advienne.
C’est pourquoi, à cette rentrée, nous devons être d’une clarté absolue. Exiger que la parole donnée à la Corse soit tenue, quel que soit le gouvernement en place. Refuser que nos droits collectifs soient relégués au rang de variable d’ajustement dans les négociations entre appareils politiques. L’autonomie n’est pas une question secondaire : c’est un engagement solennel envers un peuple, un acte de démocratie. Ce que nous demandons à la France, c’est un minimum de grandeur politique et de cohérence historique.
50 ans après Aleria, le contexte a changé, mais la leçon reste la même : rien ne se gagne sans persévérance, rien ne s’impose sans volonté. Les gouvernements passent, les majorités se font et se défont, mais nous devons avancer, imposer notre rythme, tenir notre ligne. Car si nous ne le faisons pas, personne ne le fera pour nous.
Les jours sérieux reprennent. Et nous savons où nous voulons aller. L’autonomie n’est pas un rêve lointain : c’est une nécessité immédiate. À nous de faire en sorte que, cette fois, elle devienne réalité. •
- Reportage photos et analyses, ARRITTI reviendra dans son numéro de la semaine prochaine sur cet évènement et sa portée historique. ↩︎








