Écrivain, historien, Pierre Dottelonde est aussi réalisateur. Il vient de réaliser le film-documentaire Nom : SIMEONI, prénom : Max, une vie au service de la Corse, produit par France 3 Via Stella, grâce à l’implication de Paul Rognoni et Paul Antoine Simonpoli (Mareterraniu). Qu’ils en soient tous remerciés. Max Simeoni, fondateur d’Arritti, du nationalisme corse contemporain, de son ouverture aux autres combats de peuples, méritait bien qu’on s’arrête sur son engagement de tous les instants au service de la cause du peuple corse.
Pierre Dottelonde suit depuis plus de 40 ans l’évolution politique de la Corse, et particulièrement de son aile marchante, le nationalisme. Citons parmi ses ouvrages : Corse la métamorphose, Un combat pour la Corse, entretiens avec Edmond Simeoni, ou encore plus récemment : Aux origines du nationalisme corse contemporain, récit d’une genèse 1959-1976. Avec ce film-documentaire consacré à l’engagement d’une vie, il poursuit son étude du nationalisme mais surtout permet de rendre hommage à ce militant exceptionnel qui s’est consacré à la défense du peuple corse, de la démocratie et de l’octroi d’un véritable statut d’autonomie pour l’île.
Visionnez le film et parlez-en autour de vous, particulièrement aux jeunes générations.
Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à une figure comme Max Simeoni ?
L’idée a commencé à germer lorsque je terminais l’écriture d’Aux origines du nationalisme corse contemporain (paru fin 2023 aux Éditions Alain Piazzola). Dans l’index des noms cités, celui de Max Simeoni arrive de loin en tête, signe de l’importance de son rôle. Ensuite, j’ai constaté, avec surprise, qu’aucun documentaire n’avait jamais été consacré à l’aîné de la fratrie Simeoni. Historien de formation et de métier, je me suis dit qu’il fallait combler cette lacune incompréhensible.
Quel a été votre fil conducteur dans ce film-documentaire, comment parler d’un tel engagement pour la Corse sans oublier des aspects fondamentaux de ce long combat auquel il a pris part dans chacune de ses étapes ?
La tâche a été très ardue. Montrer en seulement 52 minutes un demi-siècle d’engagement, d’apports décisifs, d’épisodes marquants tout en révélant une part de la personnalité de Max Simeoni et en évitant la surdensité des images, des commentaires et des témoignages, tout cela relevait d’une gageure. La solution a été de retenir comme fil conducteur le rôle de Max Simeoni dans l’histoire du nationalisme corse moderne. Le montrer tour à tour en précurseur, en théoricien et organisateur, en militant de terrain, en interlocuteur de l’État, en pacificateur et « grand sage ».
Avec quelle équipe avez-vous pu relever ce pari ?
Réaliser un documentaire comme celui sur Max Simeoni est une œuvre collective. Je ne serais assurément pas parvenu à ce résultat sans l’implication des producteurs Paul Rognoni et Paul Antoine Simonpoli (Mareterraniu) ni sans le talent du monteur Thomas Patras et de tous les autres qui sont cités dans le générique, ni encore sans l’implication des témoins. Enfin, j’ai pu compter sur la confiance, précieuse, de l’épouse de Max, Marie-Christine, et de ses enfants Julia et Ghjuvan’Carlu. Ch’elli sìanu ringraziati pè quessa.
Comment s’est fait le choix des témoins ?
Il fallait en limiter le nombre pour que chacun ait un vrai temps de parole. Il fallait également qu’ils soient en mesure d’évoquer qui le parcours de Max Simeoni, qui des épisodes précis, qui sa personnalité. C’est ainsi que j’ai retenu deux analystes (Jean-Vitus Albertini et Andria Fazi), un compagnon de route de la première heure (Roger Susini) et des proches collaborateurs (vous-même, François Alfonsi, Michel Castellani et Kristian Guyonvarc’h) et un « opposant » cependant très proche de Max Simeoni – je veux parler de Léo Battesti.
Dans l’évocation d’Aleria, son rôle, à la fois structurant, et aussi de recherche d’apaisement, est décrit. Vous liez ces moments d’histoire avec un an plus tard l’affaire d’Aghione, avec les convictions qui l’ont porté et les sacrifices personnels qu’il a pu faire. Ce lien Aleria-Aghione n’est pas toujours ce qui est retenu des observateurs, expliquez-nous votre regard…
C’est Max Simeoni lui-même qui établit le lien entre Aleria et Aghione. Aussi bien par le choix de la date (le 22 août 1976, date du premier anniversaire d’Aleria) que par celui de la cible (la cave d’un autre des rapatriés impliqués dans le scandale viticole en partie à l’origine de l’opération d’Aleria). Pour le reste, cette action d’Aghione n’a à l’époque pas été très bien comprise, ne serait-ce que parce qu’avec Edmond qui était en prison et désormais Max au maquis, le mouvement autonomiste se retrouvait sans tête.
Max Simeoni apparaît comme un père fondateur dans votre évocation, qu’est-ce qui selon vous permet de l’affirmer ?
Il y a d’abord les faits connus de beaucoup. C’est Max Simeoni qui crée en 1964 le CEDIC (Comité d’étude et de défense des intérêts de la Corse), Arritti fin 1966, l’ARC à l’été 1967, etc. Mais ce que montre bien le film, c’est que c’est lui qui pose, dès 1964, les bases théoriques du nationalisme corse contemporain. Dans le Manifeste pour l’ethnie corse, écrit avec Paul-Marc Seta, Max Simeoni pointe l’essence du problème corse : le danger de dépossession et de mise en minorité des Corses sur leur propre terre. Et l’on constate que cette analyse de la nature du problème corse est aujourd’hui plus que jamais au cœur des débats. Lui avait été le premier à le comprendre et à le verbaliser, il y a plus de 60 ans.

Il était profondément humaniste, malgré la dureté de la lutte, donnez-nous votre témoignage…
J’ai malheureusement eu très peu d’occasions de rencontrer Max Simeoni. En revanche, le nombre et la concordance des témoignages que j’ai pu entendre ne laissent aucune place au doute : Max Simeoni était un véritable humaniste, tant dans sa vie militante que professionnelle. Les photos et les images d’archives que j’ai eu à visionner pour les besoins du film sont venues renforcer ce sentiment. Il suffit d’observer son visage pour se convaincre que l’homme était profondément humaniste.
L’ardent défenseur de la démocratie et de la fin de la lutte armée, mais en même temps l’avocat infatigable de la politique d’unione… comment avez-vous traité cet aspect complexe de son engagement ?
Max Simeoni a eu très tôt, et de façon constante, une obsession : éviter l’affrontement entre Corses et, a fortiori, entre nationalistes. Et ce, quel qu’en soit le prix, ce qui d’ailleurs a pu parfois lui être reproché. Pour traiter de cet aspect de l’engagement de Max Simeoni, je n’ai pas cherché à escamoter les doutes qui ont pu l’assaillir face au prix parfois exorbitant à payer pour éviter un affrontement qu’il savait mortifère. J’ai aussi cherché à montrer son indéfectible confiance dans la paix qui finirait par advenir.
Vous connaissiez Max Simeoni, ne serait-ce qu’à travers l’histoire du nationalisme contemporain sur laquelle vous vous êtes penché dans de précédents ouvrages. Après cette enquête, quel sentiment personnel retenez-vous du personnage et du regard porté sur lui ?
En réalisant ce documentaire sur Max Simeoni, j’ai découvert beaucoup de choses que je n’avais fait qu’effleurer au cours de mes recherches passées. J’ai notamment pu mieux mesurer toute l’étendue de son rôle sur le long terme dans l’histoire du nationalisme corse, un rôle qui va bien au-delà des années 60 et 70. J’ai également pu mesurer que Max Simeoni a été bien plus que le théoricien du nationalisme corse et l’organisateur du courant autonomiste. Les témoignages recueillis pour les besoins du film disent beaucoup sur sa personnalité, son altruisme, l’absence chez lui de cet égo qui transpire chez la plupart des hommes politiques. J’ai tenu à partager cette forme de découverte dans le film, par exemple en laissant presque in extenso l’anecdote du ski nautique racontée par Roger Susini. En l’écoutant, on comprend tout de Max Simeoni.
Y aura-t-il des rediffusions, des débats ?
En tant qu’historien, je sais toute l’importance de la transmission de la mémoire. C’est pourquoi j’espère que des structures associatives ou d’enseignement en Corse entreprendront d’organiser des projections suivies de débats. Des continentaux qui ont vu le documentaire sur ViaStella ou la plateforme france.tv m’ont par ailleurs écrit pour me dire qu’ils ont beaucoup appris sur l’histoire et la nature du problème corse – plusieurs m’ont même dit que leur regard a changé, qu’ils comprennent mieux, désormais… Aussi, dans le contexte actuel où se joue une part importante de l’avenir de la Corse, il serait bienvenu qu’une chaîne nationale diffuse ce film qui peut agir comme un révélateur et intéresser bien au-delà des seuls Corses. •
Le film est toujours visible sur la plateforme de France 3 Via Stella. Ouvrez un compte au préalable pour pouvoir le visionner.
www.france.tv/france-3/corse-viastella/collection-documentaire-via-stella








