Il y a, dans la manière dont la Corse se pense, quelque chose d’éminemment politique et tragique à la fois : nous nous débattons depuis des décennies entre la nostalgie et la revendication, entre l’idée d’un peuple qui veut exister et la réalité d’un territoire qui doit fonctionner. Notre histoire est pleine de rêves avortés et de réveils douloureux, mais aussi d’instants de clarté où l’on a su réconcilier l’âme et l’action.
Aujourd’hui, l’enjeu n’est plus de prouver que la Corse a une identité, mais de démontrer qu’elle peut la rendre opérante. C’est là tout le sens d’un nationalisme moderne : non plus seulement crier que nous existons, mais montrer que nous savons faire. L’autonomie est un instrument de responsabilité. C’est le moment où l’on doit commencer à construire.
Le monde change vite, et la Corse risque d’y rester immobile. L’État central s’affaiblit dans sa capacité à comprendre les périphéries. L’Europe tente de redessiner ses territoires autour de logiques régionales. L’identité doit être un moteur. La Corse ne doit pas devenir un musée de sa propre résistance. Elle doit être un laboratoire. Un lieu où l’on invente la proximité comme modèle politique, où l’on réconcilie nature et économie, où l’on réinvente la gouvernance locale à hauteur d’homme. Paoli voulait une éthique : celle du bien commun, du travail, de la vertu civique. Ce n’était pas une rêverie romantique : c’était une ingénierie du réel.
L’heure est venue de renouer avec cet esprit. Pas en copiant les modèles continentaux, ni en se contentant d’implorer Paris, mais en bâtissant notre propre rationalité territoriale. Cela signifie créer un système public corse efficace, souple, compétent, où les territoires ne sont pas des coquilles vides mais des cellules de transformation. Cela signifie admettre que la modernité ne nous menace pas : elle nous attend.
Être autonomiste aujourd’hui, ce n’est pas être contre, c’est être capable. Capable de penser une fiscalité insulaire adaptée à nos fragilités, capable d’organiser un réseau de transport cohérent entre mer et montagne, capable de former une génération de cadres publics et privés enracinés ici et connectés au monde. Le nationalisme n’a de sens que s’il devient un outil d’efficacité ; sinon, il s’épuise dans le verbe.
L’insularité ne doit plus être un argument d’exception, mais une condition d’excellence. Il ne s’agit pas de se plaindre d’être une île, mais de se hisser à la hauteur de ce que cela implique : inventer, compenser, anticiper. Les îles qui réussissent ne sont pas celles qui attendent, mais celles qui expérimentent. Pourquoi la Corse ne serait-elle pas, dans la Méditerranée, le modèle d’une autonomie écologique, numérique et sociale ? Pourquoi ne serions-nous pas les pionniers d’une gouvernance de la transition ?
La pertinence, voilà notre combat. La pertinence de nos politiques publiques, de nos institutions, de nos choix économiques.
La Corse a tout pour redevenir un centre : sa taille humaine, sa cohésion encore possible, sa capacité à produire du sens dans un monde désorienté. Ce nationalisme n’est pas dans le ressentiment ; il est dans la lucidité.
Le nationalisme de demain ne sera pas une nostalgie, il sera une compétence. Il parlera moins de droit que de devoir, moins d’appartenance que de pertinence. Faire de notre singularité un avantage comparatif. Faire de l’insularité un modèle d’équilibre, de la montagne un modèle de résilience, de la proximité un modèle de démocratie.
Ce n’est pas la fin du rêve, c’est son accomplissement : l’autonomie, ce n’est pas un privilège, c’est une exigence. Celle de faire mieux que ce que l’État fait pour nous, et de le prouver.
Construisons des institutions qui fonctionnent, des territoires qui respirent, des politiques qui libèrent. La Corse n’a pas besoin d’un miracle, elle a besoin d’un plan. Elle a besoin qu’on gouverne avec la rigueur de l’ingénieur et la ferveur du patriote. C’est cela, être nationaliste aujourd’hui : faire de notre insularité un argument d’efficacité, et de notre identité, une démonstration de pertinence. •








