En juin dernier, l’Université de Corse accueillait une conférence internationale sur les matériaux de l’énergie (l’ICOME2026). Les réflexions mondiales sur les défis climatiques, la question de l’eau, de l’alimentation énergétique, pèsent sur le risque incendie. Nous poursuivons notre conversation avec Jean-Louis Rossi sur ces problématiques et les développements concrets actuellement mis en œuvre pour s’y adapter.
Comment lutter contre les défis climatiques permet de mieux se préparer face aux catastrophes des feux de forte intensité tels qu’on les vit aujourd’hui ?
C’était précisément tout l’intérêt de la conférence d’ICOME20261 : mettre en relation des communautés scientifiques qui travaillent sur les matériaux, l’énergie, les ressources et les grands défis environnementaux. Nous parlons trop souvent du changement climatique par secteurs, alors que les phénomènes sont profondément liés. L’énergie, l’eau, la sécheresse et le risque incendie appartiennent à une même réflexion sur la résilience de nos territoires.
Cette année, nous avions notamment organisé un symposium international consacré aux feux de forêt, autour de la physique du feu, de la simulation, des facteurs humains et de la gestion du risque. Nous avons souhaité ouvrir ce symposium avec une keynote de Sébastien Penzini, Deputy Chief du Bureau régional de l’UNDRR pour l’Europe et l’Asie centrale. Ce choix n’était pas anodin : il permettait de replacer immédiatement
les feux de forêt dans une problématique mondiale de réduction des risques de
catastrophe.
Deux problématiques intimement liées ?
Le lien entre changement climatique et incendies fonctionne dans les deux sens. Le réchauffement et les sécheresses créent des conditions de plus en plus favorables aux feux de forte intensité. En retour, les grands incendies libèrent des quantités considérables de carbone dans l’atmosphère. Nous sommes face à une forme de cercle vicieux : le changement climatique favorise les conditions du feu et les grands incendies contribuent aux émissions de CO2 et de carbone dans l’atmosphère.
C’est pourquoi lutter pour le climat ne signifie plus uniquement réduire nos émissions, même si cela reste évidemment indispensable. Cela signifie aussi nous préparer aux conséquences d’un changement déjà en cours. Pour les feux de forêt, nous devons travailler simultanément sur l’atténuation et l’adaptation : réduire les départs de feu, gérer la végétation, anticiper les incendies extrêmes, protéger les populations et donner aux opérationnels de meilleurs outils d’aide à la décision.

Qu’apporte de particulier la Corse à cette réflexion ?
Notre insularité nous confronte directement aux questions de ressources, d’eau, d’énergie et de vulnérabilité face aux risques naturels. À Corti, avec ICOME2026, nous avons justement voulu créer un espace où des chercheurs travaillant sur l’énergie et les matériaux puissent échanger avec des spécialistes du feu et du risque. Les catastrophes que nous vivons ne connaissent pas les frontières entre disciplines scientifiques ; notre recherche ne doit pas en avoir non plus.
À mes yeux, le message est clair : nous devons continuer à agir sur les causes du changement climatique, mais nous avons également le devoir de préparer nos territoires aux conséquences qui sont déjà visibles. Prévenir, anticiper et adapter nos territoires, ce n’est pas renoncer à l’action climatique. C’est désormais une composante essentielle de cette action.
Actuellement quels sont vos travaux, vos partenaires mondiaux ?
Nous travaillons avec des collègues en France, notamment à Toulon, Aix-Marseille ou Valabre, mais nous entretenons aussi des échanges avec des chercheurs étrangers, en particulier en Australie et aux États-Unis. Notre volonté est claire : partir des problématiques de notre territoire, mais aller chercher les meilleures compétences là où elles se trouvent.
Aujourd’hui, nous espérons surtout que le projet PRESAGE (pollution, risques environnementaux et sanitaires : actions pour une gestion efficace) pourra être validé. C’est un projet très ambitieux porté par l’Université de Corse, qui aborde les risques de manière globale et pluridisciplinaire. Sur ses cinq grands axes scientifiques, deux sont directement consacrés au risque incendie : l’un sur l’aménagement du territoire et la prévention, l’autre sur de nouvelles approches opérationnelles et la réduction de la vulnérabilité aux interfaces entre la forêt et l’habitat.
L’axe 4 me tient particulièrement à cœur, car il constitue la suite directe de GOLIAT2. Il est d’ailleurs né d’une sollicitation de la Direction de la Forêt et de la prévention des incendies de la Collectivité de Corse, qui souhaitait disposer d’un appui scientifique pour mieux évaluer et dimensionner les coupures de combustible et les zones d’appui à la lutte, les ZAL.
C’est-à-dire ?
L’idée est très concrète : sur un territoire test, analyser ce qui existe, déterminer si les ouvrages sont correctement implantés et dimensionnés, puis proposer, si nécessaire, de nouveaux aménagements.
Pour cela, nous allons croiser la physique du feu, la simulation numérique, la télédétection par drone, l’étude de la végétation, l’analyse de la vulnérabilité et les sciences humaines et sociales. Nous voulons notamment mieux comprendre comment une ZAL se comporte face à des feux de forte puissance, selon le vent, la pente, la biomasse ou la teneur en eau de la végétation. Nous souhaitons aussi étudier la question essentielle de la sécurité : dans quelles conditions ces zones peuvent constituer des espaces de refuge pour des opérationnels, mais aussi pour des randonneurs, des chasseurs ou d’autres personnes prises par un incendie ?
Ce travail repose sur un partenariat territorial particulièrement large. Il associe les Services d’incendie et de secours de Corse (SIS 2A/2B), la Direction de la Forêt et de la prévention des incendies de la Collectivité de Corse, le Parc naturel régional de Corse, l’Office de l’environnement de la Corse, l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, à travers ses équipes de Corte et d’Aix-en-Provence, la Fédération régionale des chasseurs de Corse, le Centre national de la propriété forestière et l’Université de Toulon. L’Office national des forêts ne sera pas directement partenaire du projet, mais sera associé à la démarche. C’est notre philosophie : réunir autour de la même table chercheurs, opérationnels, gestionnaires, décideurs et usagers du territoire, afin de croiser les compétences et de construire ensemble des solutions concrètes et adaptées à la réalité de la Corse.

La Corse se veut laboratoire pour agir sur la globalité du problème ?
Ce que la Corse peut apporter à l’échelle mondiale, c’est justement cette capacité à considérer le feu pas uniquement comme un phénomène à combattre, mais comme un risque territorial global. Il faut comprendre la physique du feu, bien sûr, mais aussi la végétation, l’évolution des espaces ruraux, les interfaces habitat-forêt et les relations entre les différents acteurs. La poursuite de GOLIAT prévoit ainsi de développer une méthodologie sur un territoire test qui puisse ensuite être reproduite ailleurs en Corse et, potentiellement, dans d’autres territoires du bassin méditerranéen.
La Corse est un petit territoire, mais elle peut être un véritable laboratoire à ciel ouvert face au risque incendie. Notre ambition est de produire ici une recherche de haut niveau, de la confronter au terrain, de l’enrichir grâce à nos partenaires nationaux et internationaux et, surtout, de faire en sorte qu’elle soit utile. C’est cette logique qui nous anime depuis le début : une science ouverte sur le monde, mais profondément au service de notre territoire. •








