Il y a des événements qui, par leur brutalité même, tranchent d’un coup la trame fatiguée de l’Histoire. La mort d’Ali Khamenei, le guide suprême de la République islamique d’Iran depuis plus de trois décennies, dans une offensive militaire menée par les forces israéliennes avec le soutien des États-Unis – et désormais confirmée par les autorités iraniennes – en fait partie.
Pour les peuples qui ont souffert des décennies de répression institutionnelle, de censure étouffante et d’un ordre politique verrouillé, cette disparition n’est pas simplement un épisode de plus dans un cycle de violence sans fin ; c’est un choc qui ouvre une brèche dans la cuirasse d’une théocratie qui a longtemps instrumentalisé la religion pour justifier l’absence de libertés fondamentales et le déni des aspirations sociales. La joie qui a éclaté spontanément dans certaines rues d’Iran à l’annonce de sa mort n’est pas une jubilation pour la guerre, mais l’expression d’un soulagement profond, d’un peuple qui se sent libéré d’un symbole de domination et d’un détenteur de chaînes.
Ce n’est pas une célébration de la violence. C’est une allégresse philosophique : la confirmation que même les structures les plus enracinées peuvent un jour être remises en question, et que les rêves de liberté ne sont pas des illusions arrachées à la réalité, mais des moteurs d’histoire.
Pourtant, sur le plan du droit international, cet événement provoque une crise de légitimité qui dépasse les clivages habituels. Le système juridique mondial que nous avons hérité du XXe siècle, construit autour de la prohibition de la force entre États et d’un Conseil de sécurité censé encadrer toute intervention, se trouve aujourd’hui à l’épreuve de ce qui est advenu.
L’opération qui a entraîné la mort de Khamenei n’a pas été précédée d’une résolution explicite des Nations unies, et les termes mêmes de la « légitime défense » ou de la « prévention » apparaissent juridiquement flous, voire contestés par des experts en droit public international.
Cela soulève une question fondamentale : un cadre juridique né après la Seconde Guerre mondiale reste-t-il adapté à un monde où les puissances agissent sans autorisation multilatérale claire et où les notions de menace et d’agression se redéfinissent à mesure que les technologies et les équilibres stratégiques évoluent ? S’en tenir à un droit figé sans capacité d’interprétation ou d’adaptation, c’est risquer de laisser la règle être supplantée par l’arbitraire.
Dans ce débat, ni innocence absolue ni innocence parfaite ne sauraient être attribuées à quiconque. Les États agissent selon leurs intérêts, leurs peurs et leurs calculs. Et pourtant, le droit international demeure un repère indispensable — pas dans sa forme dogmatique, mais comme horizon normatif vers lequel revenir, même au cœur des violences.
Alors que certains pays dénoncent une violation de la charte des Nations unies, d’autres rappellent que la guerre et les assassinats ciblés ont toujours été des instruments de la realpolitik, et que l’absence d’alternatives crédibles à l’escalade armée témoigne davantage de nos impasses collectives que de nos certitudes.
Pour les Iraniens qui aspirent à autre chose qu’un régime qui a fait de la confrontation permanente son dogme, la disparition de la figure tutélaire du régime est une victoire morale et stratégique — une opportunité historique de repenser la vie politique de leur pays hors d’un cadre de peur et de claustration. Et si cette transformation devait se faire dans la dignité et le respect des fondamentaux humains, alors ce moment tragique pourrait, paradoxalement, être celui où l’idée de liberté redevient possible.
Mais ce grand changement, s’il est à la portée des peuples, ne sera jamais garanti par des frappes ou des opérations d’État. Il exige que le droit, la diplomatie et la conscience internationale évoluent de concert, pour offrir aux peuples opprimés autre chose que de simples transitions de pouvoir dans un vacuum juridique. Il exige que la liberté ne soit pas seulement l’expression d’une absence de tyran, mais la mise en place d’un ordre humain où les droits et les voix des individus comptent davantage que les intérêts des puissants.
Aujourd’hui, nous sommes confrontés à l’effondrement d’un système autant qu’à l’émergence d’un autre possible. Et si les peuples qui ont souffert peuvent se réjouir de la chute d’un tyran, alors ils peuvent aussi — et surtout — mériter un monde qui reconnaît leur droit à l’autodétermination sans que cet horizon soit sacrifié sur l’autel de l’intérêt stratégique ou d’un droit international dépassé. •
• Leghje dinù








