Quelques dates de la longue bataille pour la vérité
le 24/04/2026
Fin avril, début mai 1986. Le nuage radioactif a atteint l’Italie et touche désormais la Corse. À la rédaction d’Arritti on observe avec inquiétude sur les chaînes de télévision italienne sa progression, pendant que les discours officiels en France affirment qu’il est stoppé à la frontière… La balise de sécurité des pompiers d’Aiacciu pour la détection de la radioactivité s’emballe. La préfecture leur demande de la débrancher avec pour consigne de ne rien dire. Cela sera révélé dans le film de Jean Charles Chatard et Solange Graziani, « Tchernbobyl, autopsie d’un nuage » en 2000.
8 mai 1986. Arritti publie une carte schématisée de l’étendue du nuage sur l’île. Ciernobil : chì ne serà di a Corsica ? titre notre hebdomadaire. En Italie, on jette « l’entière production agricole du pays ». Arritti commente : « la question qui se pose est donc de savoir ce qui différencie en l’occurrence une salade ayant fait sa vie sur les pentes du Monte Capanna (Ile d’Elbe) et sa contemporaine des pentes du Monte Lignu (Corsica) à cinquante kilomètres de là ». Le Dr Fauconnier, dont l’épouse est éleveuse, envoie des échantillons de lait à faire analyser à la Criirad, laboratoire indépendant créé et présidé par la biologiste Michèle Rivasi. Les analyses sont sans appel. Il y a une forte contaminatio radioactive. Arritti publie. Fin mai, Michel Castellani, élu autonomiste à l’Assemblée de Corse, dépose une première motion à l’Assemblée de Corse interpellant le préfet sur les conséquences en Corse de la catastrophe.
28 mai 1986. Création de la Criirad, Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité par quelques citoyens pour disposer d’un laboratoire spécialisé dans les mesures de radioactivité et pouvoir informer la population sur les impacts de la radioactivité pour la santé et pour l’environnement. Association à but non lucratif, la Criirad suit de près les analyses de l’État et dénonce erreurs, incohérences, contradictions, et finalement mensonges des experts gouvernementaux. Rapport accessible en ligne. « Dans le dossier Tchernobyl, la santé n’a pas été une priorité et ce choix s’est traduit au plus haut niveau de l’État (…) Si le mensonge de Tchernobyl a pu prospérer, c’est qu’il n’était pas le fait d’un électron libre, fût-il directeur du SCPRI1, mais qu’il était sécrété par tout un système » dénonce la Criirad.
3 juin 1986. Arritti continue de publier des informations et dénonce « les déclarations irresponsables, contradictoires, peu sérieuses, des autorités publiques et de la classe politique ». D’autant que l’Italie continue de nous instruire. Par exemple, un procès est intenté par les autorités judicaires à la société Parmalat qui n’a pas observé l’interdiction du ministère de la Santé en date du 7 mai de vendre et de consommer du lait à longue conservation, destiné à protéger particulièrement les enfants jusqu’à 7 ans et les femmes enceintes. C’est dire si nos voisins ont pris la menace très au sérieux.
20 juin 1986. Nouvelle interpellation de Michel Castellani à l’Assemblée de Corse. Tout au long de ces années 80-90, l’UPC (Unione di u Populu Corsu) ne cesse d’interpeller les autorités. Associations de défense de l’environnement, comme U Levante, sont également actives. Très vite, naît la revendication d’une enquête épidémiologique pour connaître la réalité de la contamination radioactive en Corse ainsi que la création d’un registre des cancers pour suivre l’évolution des cancers en Corse.
1999 à 2001. Le géologue expert André Paris réalise bénévolement pour le compte de la Criirad 3000 mesures de la radioactivité en Europe jusqu’au cœur de la zone interdite en Ukraine. Les mesures relevées distinguent les deux courbes de contamination : radioactivité naturelle et radioactivité artificielle. Cette dernière dépasse largement la première. En prenant en compte la baisse due aux années passées, le rapport établit la contamination première. En Corse, on trouve « des niveaux de contamination semblables à la zone interdite de Tchernobyl », affirme la Criirard.
Le géologue André Paris a réalisé un Atlas de la contamination en Europe pour le compte de la Criirad. Il a effectué des mesures durant trois ans dans divers pays (1999-2001). En Corse, ces prélèvements réalisés en juin 2000 et août-septembre 2001 ont révélé des taux supérieurs de cesium 137 jusqu’à 50 et même 100 fois la norme autorisée. Dans ces mesures la radioactivité naturelle est distinguée de la radioactivité artificielle liée à l’accident de Tchernobyl. Ces mesures sont « déficitaires » du fait d’une faiblesse de profondeur des sols, mais suffisantes pour affirmer une forte contamination. Entre 10.000 et 22.000 bq/m2 ont été mesurés dans les différents points de prélèvement. L’atlas de la Criirad consacre une dizaine de pages à la Corse. Pour le consulter Criirad : « Dans les premières semaines après l’accident, les doses subies par certains groupes de population habitant l’est de la France (de la Corse à l’Alsace) ont pu atteindre des niveaux supérieurs aux limites sanitaires en vigueur à cette époque et conduire à une augmentation inacceptable des risques de cancer. Ces doses importantes étaient dues à la présence d’une vingtaine de radionucléides à période courte, et notamment l’iode 131. » •
Février 1999. Création de l’Association française des malades de la thyroïde par des malades qui dénoncent leur abandon par les autorités et le silence officiel autour des pathologies thyroïdiennes. L’AFMT est soutenue par la Criirad et son président Roland Déborde, Arritti, les députés européens Michèle Rivasi et François Alfonsi, l’association U Levante… tiennent une série de réunions publiques dans l’île dans les années 2000, où les malades sont nombreux et témoignent de leurs souffrances.
Mars 2000. Arritti publie « La carte qui révèle le mensonge français ». Un document exclusif de sources officielles représentant les dépôts d’iode 131 en mai 1986 en France, établi par le Sernat (Service d’études et de recherches radio-écologiques dans les milieux naturels), un service de l’IPSN (Institut de protection et de sûreté nucléaire, ayant remplacé le SCPRI de l’époque). Arritti commente : « Cette carte laisse apparaître que la Corse est la région de France la plus touchée par la contamination nucléaire : par l’étendue des « tâches » relevées (…) et par le taux de becquerels les plus élevés : 90.000 à 360.000 bq par m2, et pour les régions les plus touchées, 320.000 à 610.000 bq par m2 ! À titre indicatif, la « zone interdite » cernant Tchernobyl démarre avec des taux dans le sol de 500.000 bq au m2 ». Et il ne s’agit là que du radioélément nocif seulement les premières semaines de la catastrophe, le césium 137, le cesium 131, le strontium ont perduré eux durant des années dans l’environnement.
Extrait d’une vidéo de l’IRSN (2005).
La contamination selon les organismes de protection nucléaire français • Mai 1986. Le SCPRI annonce une contamination moyenne en Corse de 20 bq/m2, porté deux mois plus tard à 1.700 bq/m2. • 1997. La contamination est évaluée par le SCPRI entre 3.000 et 6.000 bq/m2. • 1999. Contamination réévaluée entre 30.000 et 60.000 bq/m2 par l’INVS. • 2001. L’IPSN annonce un chiffre de contamination entre 10.000 et 35.000 bq/m2… Concernant plus spécifiquement l’iode 131, l’IPSN (via le Sernat) établit en 2001 une contamination de 90.000 à plus de 360.000 bq/m2, voire plus de 600.000 bq/m2 pour les zones les plus touchées. Il a fallu 15 ans pour révéler ces mesures. •
1er mars 2001. 51 malades déposent plainte contre X en justice.
2001. Motion déposée par Jean Guy Talamoni, au nom de Unione Naziunale, démarche d’union entre autonomistes et indépendantistes pour réclamer la vérité sur Tchernobyl.
2002. De nouvelles plaintes sont déposées par l’AFMT portant l’ensemble à 400 plaintes. Le professeur Pellerin (patron du SCPRI) est le seul mis en examen pour « tromperie aggravée ».
2006. Nouvelle motion d’Unione Naziunale pour réclamer la création d’une Commission en charge d’enquêter sur les suites de la catastrophe en Corse.
12 juin 2006. La Commission ad hoc dite « Commission Tchernobyl » se met en place présidée par Josette Risterucci, composée de tous les groupes à l’assemblée de Corse et de personnalités publiques. Elle est chargée d’estimer les coûts et d’établir un cahier des charges d’une enquête épidémiologique sur les retombées de la catastrophe de Tchernobyl en Corse et de mener la réflexion sur la mise en place d’un registre des cancers pour la Corse.
7 septembre 2011. La Cour d’Appel de Paris prononce un non-lieu général dans la plainte de l’AFMT, l’avocat de l’association, Maître Fau, dénonce « un bien mauvais signal de l’institution judiciaire à l’égard du corps social »… « le nuage de Tchernobyl s’est arrêté à la frontière de la cour d’Appel » ajoute Maître Eolas autre avocat de l’AFMT. Malgré rassemblements, manifestations, expertises et dénonciations, les malades ne sont pas parvenus à se faire entendre. La justice estimant que les conséquences sanitaires n’étaient « pas mesurables »… malgré l’atlas de la contamination du géologue expert André Paris, malgré l’enquête épidémiologie réclamée en Corse, malgré même, les aveux 15 ans après du SCPRI, établissant la carte d’une forte contamination.
7 octobre 2011. L’assemblée de Corse charge l’Observatoire Régional de la Santé de la Corse d’héberger et d’assurer le suivi et le développement d’une base régionale de données de type « registre des cancers ».
2012. La Cour de Cassation confirme le non-lieu. L’assemblée de Corse « s’indigne de la démarche des autorités politiques qui ont voulu mettre un terme à une procédure judiciaire susceptible de conduire à la vérité ».
21 février 2012. Délibération de l’assemblée de Corse autorisant le lancement d’un appel d’offre européen pour la réalisation d’une enquête épidémiologique en Corse et conceptualiser le futur registre des cancers. C’est l’Ospedale Galliera de Genova (OGG) basé à Rome qui obtient le marché.
4 juillet 2013. L’OGG rend son rapport, avec trois constats : – il écarte les facteurs de confusion (radioactivité naturelle, amélioration des techniques de détection, meilleure vigilance médicale etc) – il établit la corrélation entre la contamination radioactive au sol et les pathologies thyroïdiennes en ayant pénétré la chaîne alimentaire. – il constate un sur risque de cancers pour les hommes, pour les femmes, pour les enfants (lire par ailleurs). Criirad, Michèle Rivasi, militants nationalistes, associations s’empare du rapport. Ils donnent une conférence de presse à l’assemblée nationale à Paris suivi d’une réunion publique. Mais aucune représentation politique française, hormis les écologistes, ne s’empareront de cette enquête pour porter le débat sur la sécurité nucléaire en France.
26 septembre 2014. 28 ans après la catastrophe de Tchernobyl, une nouvelle délibération de l’assemblée de Corse crée le Registre général des cancers de la Corse dont l’animation est confiée à l’Observatoire régional de la Corse. S’ensuit de 2014 à 2016, un long processus réglementaire où l’ORS Corsica obtient les différentes validations obligatoires2 pour construire le registre. La surveillance démarre en 2017.
2021. Premier rapport (incidences 2017-2019).
2025. Second rapport (incidences 2017-2021). Le Registre de la Corse intègre la même année le réseau FRANCIM (France Cancer Incidence et Mortalité), qui lui donne une légitimité renforcée. •
SCPRI (Service central de protection contre les rayonnements ionisants) remplacé par l’OPRI (Office de protection contre les rayonnements ionisants) en 1994, puis devient l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) avec sa fusion avec l’IPSN (Institut de protection et de sûreté nucléaire) en 2002. ↩︎
Avis favorable du Comité Consultatif sur le Traitement Informatique en matière de Recherche et de Santé en 2015. Avis favorable de la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés en 2016). ↩︎
Carte de l’Atlas de la contamination (sources Criirard).