Par François Joseph Negroni
Chaque année, la Corse retrouve son cycle immuable : une montée en puissance dès les premiers jours de juin, une effervescence estivale, puis un repli abrupt dès septembre. Un tourisme intense, vital, mais profondément déséquilibré. Avec près de 3,5 millions de visiteurs en 2023, la Corse confirme son attractivité, mais le modèle sur lequel repose son économie interroge. Pouvons-nous encore nous permettre de subir ses fluctuations sans en maîtriser les effets ?
Il ne s’agit pas de remettre en cause le rôle central du tourisme – bien que ce modèle sera à repenser complètement dans les décennies à venir – mais de poser lucidement la question de son adaptation aux enjeux contemporains. La Corse est aujourd’hui tributaire d’un modèle hérité, fondé sur une saisonnalité extrême et une forte dépendance aux arbitrages extérieurs. Nous sommes en première ligne pour en supporter les contraintes, mais rarement aux commandes pour en orienter l’avenir.
Une dynamique à rééquilibrer
Ce modèle nous place dans une situation paradoxale. L’été, nos infrastructures saturent, notre terre est sous tension, les équilibres environnementaux fragilisés. La folie estivale affole jusqu’à nos ressources en eau ou notre capacité à produire suffisamment d’électricité. Puis vient l’hiver, et avec lui, la mise en sommeil d’une large part de l’activité économique. La précarité de l’emploi en est l’illustration la plus criante : plus de 15 000 postes touristiques en août, à peine 6 500 en janvier. Un système où l’on alterne entre excès et manque, sans jamais parvenir à stabiliser une dynamique de développement harmonieuse.
D’autres territoires ont su prendre le virage de l’adaptation. Les Baléares, Malte, la Sardaigne ont misé sur une offre plus diversifiée, sur des stratégies qui visent à lisser la fréquentation, à s’affranchir des pics saisonniers. En Corse, nous avons cette possibilité. Nous avons le climat, le patrimoine, la nature, la culture. Mais nous devons avoir la volonté d’aller plus loin, d’engager un vrai travail sur la structuration de notre attractivité.
Maîtriser nos leviers
Car c’est bien de cela dont il s’agit : la maîtrise. Aujourd’hui, notre modèle dépend de décisions prises ailleurs. Nous ne contrôlons ni les stratégies de desserte aérienne et maritime, ni la régulation de l’économie numérique qui façonne l’offre touristique, ni les grands choix d’aménagement. Nous adaptons nos contraintes à des décisions qui ne sont pas les nôtres.
La question du transport en est une parfaite illustration. L’accessibilité de la Corse conditionne son développement. Or, elle est trop souvent un sujet de négociation plus qu’un véritable levier stratégique local. Une destination touristique qui ne maîtrise pas son accessibilité reste à la merci des choix d’acteurs extérieurs. La question est donc simple : jusqu’à quand accepterons-nous de ne pas décider nous-mêmes de ce qui structure notre avenir ?
Car derrière ces questions techniques, il y a un enjeu fondamental : celui de notre capacité à orienter notre propre trajectoire.
L’autonomie comme réponse pragmatique
La Corse a un atout : elle peut, si elle le décide, sortir du cycle de la dépendance. Non pas en s’isolant, mais en construisant une gouvernance à la hauteur de ses enjeux. L’autonomie n’est pas un slogan, ce n’est pas une posture. C’est une nécessité fonctionnelle pour qui veut penser un développement à long terme.
Gouverner, pour anticiper, orienter, décider. On ne peut prétendre bâtir une Corse prospère sans avoir la main sur les leviers fondamentaux de son développement.
Et cette question dépasse largement le cadre du tourisme. Elle touche à notre organisation économique, à notre gestion des ressources, à notre vision de l’avenir. Quel modèle voulons-nous ? Voulons-nous continuer à adapter notre territoire à des logiques qui nous échappent, ou voulons-nous enfin structurer une dynamique qui nous ressemble et nous correspond ?
Une opportunité à saisir
Nous sommes à un moment clé. L’Europe évolue, les équilibres territoriaux se repensent, les enjeux de transition deviennent centraux. La Corse a une place à prendre dans ces transformations. Mais elle ne pourra le faire que si elle est maîtresse de ses choix.
Nous avons tout à gagner à nous affirmer comme un acteur stratégique en Méditerranée, à faire de notre insularité non plus une contrainte, mais un levier d’adaptation et d’innovation.
Il n’y a pas de fatalité. Il n’y a que des décisions à prendre. •








