Crash de la caravelle Ajaccio-Nice 50 ans après

Les familles des victimes attendent toujours la vérité

Encore un. Toujours un de plus. Un énième article sur le crash de la caravelle Ajaccio-Nice le 11 septembre 1968 à 9h34. 95 victimes, dont 13 enfants. Ne reste-t-il que des chiffres de cette matinée du 11 septembre 1968 ? Les préjudices ne sont-ils seulement indemnisables qu’en évaluant, en chiffrant la douleur ? Assurément non. Non, car la douleur ne saurait se résumer à un chiffre. Non, car 55 ans après le crash, les familles attendent toujours que l’État reconnaisse enfin la responsabilité qui est la sienne.

 

 

Par un courrier en date du 26 septembre 1969, Michel Debré, alors ministre d’État en charge de la défense nationale, adressait un courrier aux familles de victimes évoquant des « rumeurs circulant en Corse, imputant la responsabilité de la perte de la caravelle Ajaccio-Nice, survenue le 11 septembre 1968, à un tir de missile ».

Or, en 2021, il était procédé à la déclassification des archives et à la levée du secret défense, comme un aveu de culpabilité 50 ans après. Ainsi, l’État, enveloppé du noir manteau de ses deux ailes, reconnaît à la barre sa responsabilité. Pourtant, la documentation n’est toujours pas accessible ou a été détruite.

Tant de chemin parcouru, car ce sont bien les actions répétées de l’association des victimes de la caravelle Ajaccio-Nice (AFVCCAN) qui ont conduit à dessiller les yeux de l’État. Depuis 1968, 8 présidents de la république se sont succédés et pas un seul n’a daigné convier les familles de victimes. L’association n’a jamais entendu se vautrer dans le fauteuil brûlant de honte des ors de la république, mais le mépris affiché de la part de l’État est tout de même notable. Il est venu le temps de « raisonner la raison d’État » pour reprendre la formule de la Professeure Delmas-Marty.

 

Pour ne jamais oublier, les mots raisonnent tous les 11 septembre et Matthieu Paoli, président de l’association, réitère, assène, martèle avec force que la responsabilité de l’État est établie par le tir d’un missile sur l’avion. Mais les mots ne suffisent plus. La douleur, l’injustice criante, cette rage, comme de la rouille qui remonte des poignets jusqu’au cœur, doit être entendue par la République. Depuis 55 ans, les familles de victimes sont dans l’impossibilité de faire leur deuil.

La caravelle fait partie de l’histoire de la Corse. À cet égard, les autorités insulaires en ont toujours pris la mesure. Le président du Conseil exécutif de Corse, Gilles Simeoni, la présidente de l’Assemblée de Corse, Marie-Antoinette Maupertuis, assurent leur soutien, à l’oral comme à l’écrit par des courriers à la présidence de la république. Une motion de soutien a été votée à l’unanimité en 2021 par Romain Colonna, conseiller territorial à l’Assemblée de Corse. Une motion de soutien a bien sûr été votée à l’unanimité également à l’Assemblea di a Ghjuventù en 2022.

Reste que l’armée française et Air France demeurent sourds face aux demandes répétées des familles. Pourtant, la justice a compris et les investigations menées dans le cadre de l’instruction en cours sont dirigées vers ces exigences de justice et de vérité. Il faut organiser une immersion afin de prendre en photographie la carlingue de l’avion et enfin constater l’impact du missile sur la caravelle. Une telle plongée est techniquement possible. L’armée doit rendre possible les investigations techniques en autorisant l’accès aux pièces.

 

Depuis 50 ans, les actions menées par l’association sont une leçon de dignité. Malheureusement, certains membres sont décédés avant d’entendre la vérité. À la lumière de la réflexion d’Albert Camus dans Les justes, les membres de l’association des victimes de la caravelle ont compris qu’il ne suffisait pas de dénoncer l’injustice, mais qu’il « fallait donner sa vie pour la combattre ».  Beaucoup de descendants ont donc rejoint l’association pour que le combat continue. Que les autorités sachent que les familles de victime n’abandonneront jamais. Aucune temporalité, aucun pouvoir politique, aucune forme de régime ne mettra un terme à notre combat.

Jamais. •

Anne-Laure Marietti.