Innocenté de la mort des deux gendarmes, condamné à 5 ans de prison dont 2 avec sursis pour troubles à l’ordre public, Edmond Simeoni est libéré en janvier 1977. Pour les 20 ans d’Aleria en 1995, il répond à une interview d’Arritti dont nous tirons ici quatre questions. Comme pour Max Simeoni, sa vision des évènements reste un enseignement pour le nationalisme d’aujourd’hui.
Faites-nous revivre la préparation d’Aleria…
En fait, la préparation d’Aleria est très ancienne puisque ces prémices prennent leur source dans l’Histoire de notre pays ; la politique française de la force militaire, de la répression, de la négation culturelle, de l’exil organisé et de l’anti-démocratie, enfin mieux connue, a forgé la conscience des militants de ma génération ; en 1960, la Corse est abandonnée, paupérisée mais corse ; fait remarquable, elle ne connaît aucun acte de violence politique, ôtant ainsi tout alibi au retard considérable de développement dont elle pâtit. L’État, appuyé par son complice le clanisme, pense que l’île n’a plus de capacité de résistance qui a toujours existé, même larvée ; il entame alors une politique de mise en valeur agricole et touristique qui nous exclut de son bénéfice et dont la conclusion scellerait définitivement le sort de notre communauté ; nos premières réactions de défense suscitent la répression, illustrée notamment par les manifestations du Fium’Orbu et de Portu en 1969, et surtout par l’affaire des Boues Rouges en 1973. Certes le scandale viti-vinicole de 1975 est le facteur déclenchant de la révolte, mais celle-ci est déjà inscrite dans nos actes, dans nos cœurs, dans notre volonté, depuis de longues années ; la préparation d’Aleria au sein de l’ARC, est sobre tant pour des raisons compréhensibles de sécurité que par le caractère volontairement limité de l’opération : des responsables et des militants éprouvés, en nombre restreint, ont conçu et exécuté celle-ci.
Quel sentiment vous occupe au moment de l’assaut par les forces de l’ordre ?
Il est de notoriété publique désormais que je n’ai jamais cru à l’assaut des forces de l’ordre ; leur densité – près de 2.000 hommes – la publicité extraordinaire donnée à l’évènement, la complicité manifeste de l’État dans le scandale dénoncé, nous inclinaient à penser davantage à une démarche d’intimidation qu’à une opération de vive force dont les dividendes seraient forcément amers pour la France ; seule l’inconscience, car notre détermination était connue de tous, pouvait laisser espérer notre débandade ; mes camarades et moi-même sommes sereins et décidés, à l’heure de l’assaut ; nous le prouverons d’ailleurs par notre attitude faite de détermination, de maîtrise et de mesure.
20 ans après, quel regard peut-on porter sur ces évènements ? Personnellement, quelles leçons en avez-vous tirées ?
Nombre d’observateurs s’accordent pour donner à l’évènement le caractère d’une fracture dans les relations entre la France et la Corse. La période du mutisme et de la soumission est révolue ; la prise de conscience se généralise ; le système claniste est totalement débordé même s’il révèlera par la suite une grande capacité de survie et d’adaptation.
Les enjeux de l’époque étaient tels, à travers le schéma touristique – il était notamment prévu, à l’horizon 1985, la création de 250.000 lits de tourisme – que la passivité était impensable. Le coup d’arrêt fut manifeste, et les détracteurs les plus conséquents du nationalisme doivent eux-mêmes en convenir.
J’ai eu confirmation que l’usage de la force était strictement subordonné à la politique et nécessairement limité, tant au point de vue qualitatif que quantitatif, qu’il demeurait le recours ultime et restreint, après l’échec des autres démarches revendicatives, du moins si on entendait bénéficier de l’indispensable concours populaire. L’analyse objective du rapport de forces entre la Corse et la France, les liens étroits entre les deux « adversaire-partenaires », la prise en compte des données économiques et géo-stratégiques interdisaient tout romantisme et limitaient dans son exercice le pourtant indispensable et vital droit de légitime défense, l’accroissement de la prise de conscience et de la volonté concomitante étaient les ingrédients majeurs de notre démarche spécifique de décolonisation. Il n’y avait pas de substitut à ces données de base.
Quel message souhaitez-vous adresser aujourd’hui aux militants nationalistes ? Aux Corses en général ?
Les militants nationalistes sincères savent parfaitement ce qu’il faut faire et proscrire pour sauver le peuple corse tant les évidences sont patentes. L’esprit de boutique est contraire à l’intérêt national et la seule garantie du succès réside dans la démocratie, vivante, contagieuse. Le passif est lourd mais non insurmontable si la remise en cause est totale. Dans cette attente, l’action a des possibilités illimitées, dans tous les domaines. J’ai pour ma part choisi de m’impliquer sur de nombreux terrains, avec des Corses de sensibilités différentes, à la condition expresse que la démocratie imprègne les comportements.
Quant aux Corses, ils ne peuvent plus prendre prétexte des difficultés de la situation pour se réfugier dans les attitudes commodes du scepticisme et du fatalisme. Ils doivent cesser de tricher, de se lamenter, de quémander, leur terre ne peut se perdre que s’ils en ont la volonté expresse. Le chantier de l’espoir, du travail, difficile, ouvrira aux nouvelles générations, le droit à la vie, à la liberté, à la dignité et à la justice. Le sort des Corses dépend d’eux et d’eux seuls, dès aujourd’hui. •
Extraits d’Arritti du 22 août 1995.








