Depuis le 5 janvier, les médecins libéraux en France ont entamé une grève qui doit symboliquement durer
10 jours, et qu’ils menacent d’ores et déjà de prolonger de manière « illimitée ». Ils dénoncent les atteintes répétées à l’exercice de la profession médicale, un budget insuffisant de la sécurité sociale dans l’impossibilité de répondre aux besoins, une mise à l’index croissante de la profession à travers des mesures qui remettent en cause les tarifications, la liberté de prescription, la convention médicale et donc la concertation qui prévalait depuis 50 ans entre les représentants des médecins libéraux et l’État. Tout ceci affecte la relation avec les patients et donc la qualité des soins. Et dans l’île avec ses particularités géographiques, et des zones véritables déserts médicaux, ces mesures pèsent encore plus. Avec une population vieillissante, les difficultés d’accès dues au relief, l’exercice de la médecine est encore plus difficile.
La grève va s’intensifier promettent les syndicats. Dans l’île, elle est suivie mais le choix est fait d’assurer la continuité des soins et d’opter surtout pour un blocus administratif avec l’Assurance Maladie pour ne pas pénaliser les patients. Mais la colère gronde et l’inquiétude est grandissante quant à l’avenir du système de santé. Médecin en Balagne, et l’un des porte-parole des médecins libéraux de l’île, François Agostini répond aux questions d’Arritti.
Un mouvement de grève sans précédent a touché la médecine, on a même vu défiler les médecins dans les rues et certains syndicats promettent un durcissement du conflit avec un mouvement de grève « illimité »… que se passe-t-il ?
Oui, un mouvement inédit et une mobilisation très importante avec environ 20.000 manifestants samedi à Paris et une grève qui est plutôt bien suivie, avec aussi un départ symbolique pour beaucoup de médecins spécialistes vers la Belgique. C’est un mouvement inédit et d’ampleur mais qui répond à des attaques répétées et des inconséquences des ministères depuis de longues années. Il faut savoir que l’on a connu huit ministres de la santé en trois ans. Ce qui est là aussi très inédit. Chacun voulant mettre sa petite pierre à l’édifice branlant, ce qui contribue à exaspérer une profession déjà très affectée.
80% des prescriptions sont faites par des médecins libéraux, 60% des soins, que cela soit de la chirurgie, des examens complémentaires ou de la médecine conventionnelle, sont pratiqués par la médecine libérale. C’est donc un pilier majeur de la santé en France qui est mis à mal.
Concrètement, dans l’atteinte à la « liberté de prescription » qu’est-ce qui change pour les patients ?
Outre les problèmes concernant la revalorisation de notre profession et des actes médicaux, il y a une atteinte à la liberté de prescription en particulier des arrêts de travail qui seront soumis à des contrôles. Évidemment nous pouvons entendre les responsables politiques devant le trou budgétaire de la Sécurité sociale, qu’il faille faire des économies, mais il y a des pistes d’économie qui doivent être cherchées aussi dans la gestion de la Sécurité sociale et dans la gestion des Caisses complémentaires qui ne sont pas explorées et qui représentent plusieurs milliards d’euros chaque année. De plus les attaques quasi constantes faisant passer les soignants pour des nantis deviennent insupportables. Les médecins, en particulier les plus jeunes, ne sont plus
i sgiò de la fin du siècle dernier.
Pour en revenir à la liberté de prescription, nous sommes favorables aux concertations pluridisciplinaires pluriprofessionnelles pour la prescription la mieux adaptée pour les patients. Pour autant, le colloque singulier entre un patient et son médecin doit rester le pilier incontournable de la santé et du soin. Si l’on rompt ce pacte moral et symbolique entre le soignant et le soigné, ce sera au dépens bien évidemment du soigné.
Les médecins sont menacés de sanction s’ils ne renseignent pas le dossier médical partagé. Pourquoi ne le font-ils pas ?
Tous les médecins, et au-delà les soignants, sont favorables au dossier médical partagé sous la responsabilité du médecin et en premier chef du patient détenteur de ce dossier. Les difficultés sont multiples. La première est qu’il n’est pas facile de renseigner le DMP comme on l’appelle, car l’accès est souvent complexe et demande beaucoup de temps. Donc il n’y a pas de refus de la part des praticiens de renseigner le dossier sauf qu’en pratique c’est quasi impossible. Il y a des logiciels-métiers qui permettent un accès assez rapide, mais pas tant que ça, et d’autres dont l’accès est quasi impossible. Il ne s’agit pas de mauvaise volonté de notre part mais de carences marquées, que ce soit pour l’accès internet ou pour l’accès logiciel.
Quelle est la situation en Corse ?
Après la crise Covid qui a mis à mal tout le système de santé et même le système économique français, la profession médicale a fait preuve d’une grande résilience et a tenu le coup pour poursuivre les soins et être au plus proche des patients. D’autres pays, européens en particulier, ont souffert bien plus que nous par la démission de beaucoup de professionnels de santé. Chez nous, on a tenu le coup. Aujourd’hui, en Corse en particulier, où les spécificités sont criantes par le vieillissement de la population médicale, le vieillissement de la population en général, des liaisons pas toujours faciles, avec des distances et des temps d’accès longs et difficiles. Pour autant, grâce au travail intense de la fédération corse pour l’innovation et la coordination en santé en particulier, mais aussi d’autres institutions, il y a une multiplicité d’équipes de soins primaires qui ont vu le jour. En particulier des maisons de santé pluriprofessionnelles qui améliorent de manière considérable la qualité des soins et qui permettent un maillage dense dans notre île. Nous espérons que la nouvelle directrice générale de l’Agence Régionale de Santé sera à l’écoute de notre profession et à l’écoute des associations qui essaient de fédérer et de mettre en cohésion justement les soins primaires. Grâce aux maisons de santé pluriprofessionnels et aux équipes de soins primaires, notre action dans le domaine de la prévention, des dépistages, a été reconnue bien au-delà de notre île. Nous espérons qu’il en sera de même chez nous par les responsables de l’ARS mais aussi de la Collectivité de Corse. •
« L’exercice de la médecine libérale c’est avant tout la responsabilité médicale, mais aussi l’expertise clinique, le jugement clinique et la relation de confiance qu’on peut avoir avec les patients mais aussi avec les instances nationales. Or, tout ce qui relevait auparavant des champs médicaux, va être de plus en plus contraint, encadré, limité, sanctionné par justement des règles un peu administratives et parfois économiques. Nous avons l’impression qu’il y a une rupture de confiance ».
Laurent Carlini, président de la Confédération des syndicats médicaux français de Corse.








