Très concrètement, le résultat de la situation que nous exposons dans le présent dossier d’alerte sur le logement d’urgence, va se concrétiser par une régression sans précédent sur le terrain. Philippe Marcelli, président de l’association A Fratellanza, répond aux questions d’Arritti et nous donne le témoignage sur les conséquences en Corse d’un tel désastre budgétaire.
Présentez-nous l’association A Fratellanza, ses objectifs, les actions que vous déployez auprès des plus démunis ?
A Fratellanza est une association de solidarité qui intervient auprès des personnes les plus en difficulté, avec une priorité : mettre à l’abri, orienter et accompagner vers des solutions durables (droits, santé, logement, insertion). Une partie essentielle du travail est la veille sociale et l’orientation des publics, en lien avec les partenaires du territoire (SIAO/115, associations, collectivités, services de l’État). Concrètement, nos actions s’articulent autour de :
– accueil, écoute, évaluation des besoins et orientation vers les dispositifs adaptés.
– mise à l’abri, hébergement d’urgence quand c’est possible.
– accompagnement social : ouverture,
– maintien des droits, accès aux soins, démarches administratives, stabilisation.
– travail partenarial avec les acteurs de terrain (associations, hôpitaux, équipes mobiles, collectivités…).
Pouvez-vous dresser un bilan annuel de vos interventions ?
Au cours de l’année écoulée, A Fratellanza a été pleinement mobilisée face à une augmentation continue des situations de précarité sur le territoire. Les demandes d’aide, d’orientation et de mise à l’abri se sont intensifiées, tant par leur volume que par leur complexité.
Notre action s’est concentrée sur la veille sociale, l’accueil inconditionnel, l’évaluation des situations et l’orientation des personnes en grande difficulté vers les dispositifs existants. Dans un contexte de forte tension sur l’hébergement, les équipes ont travaillé quotidiennement à prioriser les situations les plus vulnérables, en lien étroit avec les partenaires institutionnels et associatifs.
L’année a été marquée par une diversification des profils accompagnés : personnes isolées, familles, personnes confrontées à des problématiques de santé, de santé mentale ou de ruptures sociales profondes. Ces situations nécessitent des réponses coordonnées, souvent dans l’urgence, et un accompagnement renforcé dans la durée.
Malgré des moyens contraints, A Fratellanza a poursuivi son engagement pour garantir : une présence continue auprès des publics sans solution, une écoute active et respectueuse, un travail de coordination avec les acteurs du logement, de la santé, du social et de l’insertion, et la continuité des parcours, afin d’éviter les ruptures et les retours à la rue.
La Fédération des acteurs de la solidarité alerte sur la baisse des aides à ces associations, ce phénomène touche la Corse. Quelles peuvent être les conséquences ?
Les alertes des réseaux (dont la FAS) pointent un risque de fragilisation directe de la chaîne « veille sociale/hébergement/accompagnement ». Sur le terrain, cela peut se traduire par :
– moins de places, fermetures de lits, donc davantage de personnes sans solution immédiate,
– engorgement du 115 et hausse des « demandes non pourvues »,
– reports de charge sur les urgences hospitalières, les collectivités, les associations caritatives,
– ruptures de parcours (perte d’hébergement ce qui veut dire perte de soins, de droits, de stabilité).
Cette inquiétude est exprimée très concrètement en Corse par des acteurs qui annoncent qu’avec des « baisses brutales de financement », une première fermeture de lits pourrait intervenir « dès la fin du mois », avec un effet de désorganisation de toute la prise en charge.
Votre association va-t-elle être impactée et à quel niveau ?
Oui très probablement, et à trois niveaux principaux. D’abord la capacité d’accueil et de mise à l’abri : en cas de baisse des financements, les premières conséquences se voient vite sur le terrain : réduction de places, amplitudes d’ouverture plus limitées, remplacements plus difficiles à assurer.
Ensuite la continuité de l’accompagnement : avec moins de moyens, il devient plus compliqué de maintenir un suivi régulier. Cela augmente le risque de ruptures de parcours, de retours à la rue et de situations qui se dégradent. Enfin, les équipes et ressources humaines : la pression s’accentue sur les professionnels, avec davantage de fatigue, de turnover et une difficulté accrue à recruter, alors même que les besoins sociaux progressent.
Quelle action avez-vous entreprise pour parer à ces difficultés ?
Malheureusement, nous avons dû mettre en place un plan de rationalisation pour préserver l’essentiel et maintenir l’activité.
En parallèle, un dialogue de gestion est en cours avec les services de l’État. Il est toutefois difficile d’avancer sereinement, car le manque de visibilité budgétaire au niveau national ne permet pas aujourd’hui aux services de l’État d’apporter des réponses stabilisées, bien que les services de l’État soient pleinement conscients de la gravité de la situation et des difficultés rencontrées.
Votre avis d’acteur de terrain sur la situation sociale en Corse ?
Sur le terrain, on voit une situation qui se durcit. Plus de grande précarité, et des situations plus lourdes (isolement, santé, santé mentale, ruptures). Un manque structurel de solutions de logement et d’hébergement, ce qui bloque les parcours et allonge les situations d’urgence. Un risque de banalisation du « sans solution » : si les besoins augmentent pendant que les moyens baissent, on finit par considérer comme normal que des personnes restent dehors.
Quand on réduit les moyens, les conséquences sont immédiates : plus de personnes à la rue, plus d’urgences, plus de situations qui se dégradent, et au final une prise en charge plus coûteuse et plus difficile pour tout le monde. •








