La Corse compte parmi les régions les plus pauvres de France mais les Corses sont connus pour leur générosité et leur capacité à s’organiser pour bâtir des démarches de solidarité. Parmi les associations qui ont acquis une notoriété et se font entendre régulièrement pour faire avancer les causes nobles, figure l’association Inseme. Elle le doit aux nombreux bénévoles, mais aussi en grande partie à sa fondatrice et présidente depuis 17 ans, Laetitia Cucchi Genovesi qui a fait une double actualité récemment. Elle a annoncé quitter la présidence lors de la prochaine assemblée générale le 30 mai, et elle vient de recevoir des mains du Cardinal François Xavier Bustillo, le 14 avril, les insignes de Chevalier de la Légion d’Honneur. L’occasion pour Arritti de revenir sur ces 17 années d’investissements de tous les instants. Inseme accompagne les malades contraints de se déplacer sur le Continent pour se soigner. Un accompagnement qui dépasse le simple soutien administratif ou financier. Il s’agit d’une démarche empreinte d’humanité face à l’épreuve que subissent ces personnes et leurs familles souvent désemparées face à la souffrance et à l’éloignement. C’est un accompagnement du cœur qu’a su remarquablement incarner Laetitia Cucchi Genovesi.
Après 17 ans à la présidence de l’association Inseme vous avez décidé de « passer le relais », qu’est-ce qui motive ce choix ?
J’ai donné le meilleur de moi-même à Inseme, et peut-être même plus que cela, puisque je suis allée au-delà de mes limites et de ce que mon corps pouvait accepter.
Un engagement bénévole aussi long, qui est venu s’ajouter à ma vie de famille et à ma vie professionnelle, a laissé des traces.
Aujourd’hui j’ai le sentiment d’être allée au bout de ce que je pouvais donner. J’ai besoin de prendre du temps pour moi et de retrouver une forme d’équilibre personnel.
Quel sentiment retenez-vous de l’aventure et du travail accompli toutes ces années ?
Je suis très reconnaissante aux salariés, bénévoles, adhérents, sympathisants, donateurs particuliers, entreprises mécènes, partenaires institutionnels etc… qui se sont mobilisés à mes côtés. C’est grâce à cette chaine de solidarité extraordinaire que nous avons pu ensemble agir pour soutenir les familles contraintes de se rendre sur le continent pour accéder à des soins indisponibles en Corse. Même s’il reste toujours des choses à faire, je crois que nous pouvons être fiers de ce que nous avons accompli ensemble.
Quelles ont été les principales avancées ? Les difficultés rencontrées aux commandes de cette association ?
Les avancées ont été nombreuses :
– Création de salles dédiées aux passagers médicaux à Paris (avec ADP) et en Corse (avec la CCI de Corse)
– Gestion d’un numéro vert dédié à l’organisation des départs urgents (48h) pour le compte de la Collectivité de Corse (CdC)
– Prise en charge du second accompagnateur des mineurs par l’assurance maladie sans avance de frais
– Création d’un parcours de santé Corse-Continent dans le programme régional de santé 2023-2028
– Création d’un dispositif d’accompagnateur bénévole sur le continent pour les personnes isolées
– Création de dispositifs de soutiens financiers pour faire face aux frais de transport et d’hébergement
– Création et animation d’un réseau de professionnels dédié aux déplacements médicaux
– Partenariat avec le réseau France Service pour accompagner les familles partout en Corse
– Gestion des demandes de tarif résident pour le retour d’une EVASAN pour le compte d’Air Corsica
– Onze appartements mis à disposition des familles à Marseille, Nice et Paris (dix acquis grâce à la générosité des Corses et un mis à disposition par un généreux mécène)
– 6 millions d’euros collectés
– 11.336 personnes soutenues.
Comment fonctionne Inseme, au niveau du financement ?
Nous collectons des fonds auprès de nos adhérents, du grand public lors de différentes manifestations telles que notre grande tombola de Noël, et lors d’évènements organisés par des tiers à notre profit (partout en Corse et sur le continent), mais aussi auprès d’entreprises mécènes, nous réalisons des prestations de service rémunérées pour la CdC et enfin nous sollicitons des subventions.
Quelles sont les missions que vous vous êtes données ?
L’association a 3 missions principales.
1/ Mission d’information
– permanences téléphoniques pour informer les familles dans le cadre de procédures dématérialisées,
– accueil physique des familles dans les locaux de l’association,
– réunions d’information du public,
– distribution d’affiches et de brochures d’information dans les lieux de soins,
– réunions d’information des professionnels de santé,
– mise en synergie des professionnels concernés par les déplacements médicaux.
2/ Mission de solidarité
– aides administratives,
– avances remboursables,
– soutiens financiers directs,
– acquisition et mise à disposition d’appartements sur le continent,
– soutien juridique,
– accompagnateurs bénévoles,
– aide à l’organisation de départs urgents pour le compte de la CdC
– aide à l’organisation des retours d’évacuations sanitaires pour le compte d’Air Corsica
– mise à disposition d’une salle d’attente à l’aéroport de Paris Orly (avec ADP), d’Ajaccio et de Bastia (avec la CCI de Corse).
3/ Mission de représentation
– représentation des familles,
– mobilisation auprès des acteurs publics et privés concernés pour améliorer la prise en charge des déplacements médicaux.
Je me souviens des contacts tous azimuts pris en 2009 auprès des élus de l’île, face à un sentiment d’abandon des malades corses, aujourd’hui qu’est-ce qui a changé grâce à ce travail associatif ? Qu’est-ce qu’il reste encore à faire pour répondre aux besoins ?
Ce qui a changé est avant tout le fait qu’Inseme a réussi à imposer le sujet des déplacements médicaux dans le débat public, il s’agissait jusque-là d’une problématique bien connue de tous les corses mais qui était peut-être vécue comme une fatalité et dont on ne parlait pas vraiment. L’autre chose importante est qu’une simple association a réussi à rassembler autour d’elles de nombreux acteurs y compris institutionnels, qu’elle a créée des dispositifs de soutien et qu’elle a pu faire bouger les lignes pour obtenir de nouveaux droits pour les familles.
Il faudra désormais consolider tout cela et continuer à soutenir les familles qui ont encore besoin de nous.
Vous avez réussi à bâtir des partenariats solides et Inseme est même devenue une association reconnue d’utilité publique, cette étape permet-elle de consolider le soutien public en ces périodes d’austérité où les institutions sont parfois amenées à faire des choix ?
Nous savons que l’argent public est limité et depuis le départ nous avons donc toujours fait en sorte de ne pas en dépendre. Aujourd’hui le budget d’Inseme repose pour ¾ sur des financements privés et ¼ de financements publics.
La reconnaissance d’utilité publique obtenue en 2019 est en effet très importante, Inseme est la première association corse 100% locale (non affiliée à une structure nationale) à l’obtenir.
Cela confère une légitimité supplémentaire à notre association auprès des partenaires et des donateurs bien sûr, mais surtout, elle nous autorise à recevoir des legs et des donations, ce qui est une source de financement très importante.
Vous venez de recevoir la légion d’honneur des mains du Cardinal Bustillo… qu’est-ce que ça représente pour vous ? pour l’association ?
C’est pour moi une reconnaissance très importante mais je l’ai accueillie avec beaucoup d’humilité car une démarche d’une telle ampleur ne saurait en aucun cas reposer sur une seule personne. Et il serait faux de laisser à penser que le seul mérite en reviendrait à sa présidente. Cette récompense vient consacrer une démarche collective et je tiens à la partager avec celles et ceux qui ont bâti Inseme à mes côtés ou qui l’ont soutenue.
Recevoir la médaille des mains du Cardinal a été une grande joie. Comme cela est la règle, on doit choisir qui va nous la remettre parmi les personnes qui ont déjà reçue cette décoration. J’ai pensé à lui immédiatement tant il a été une source d’inspiration importante pour moi depuis que j’ai eu la chance de le rencontrer en 2023. Je suis très heureuse qu’il ait accepté.
Vous continuerez à vous investir au sein d’Inseme ou avez-vous d’autres projets ?
Je serai toute ma vie une bénévole d’Inseme c’est certain ! Mais pour l’heure je vais me consacrer à organiser au mieux le passage de relai avec la personne qui me succédera, puis j’aspirerai à un peu de repos ! •








