Depuis des années, la Corse est l’objet d’un paradoxe de plus en plus visible. Et pourtant, jamais le sentiment de dépossession n’a été aussi fort chez ceux qui y vivent. Comme si le développement du territoire avançait, mais sans son peuple. Comme si l’île était pensée, organisée, transformée pour d’autres usages que ceux de ses habitants. La crise du logement en est l’illustration la plus brutale.
Dans de nombreuses communes, se loger est devenu un parcours d’obstacles, quand ce n’est pas une impossibilité pure et simple. Les prix s’envolent, les locations longues disparaissent, les jeunes ménages reculent, les familles s’éloignent, parfois quittent l’île. Dans le même temps, l’offre touristique, elle, ne cesse de croître, et l’arrivée extérieure explose. On construit pour accueillir, on rénove pour louer, on transforme pour rentabiliser. Le territoire devient un produit, et l’habitat une variable d’ajustement.
Depuis des décennies, la Corse est pensée d’abord comme un espace de flux par la France : flux touristiques, flux financiers, flux immobiliers. On a privilégié ce qui « rapporte », ce qui « attire », ce qui « valorise » au sens marchand du terme. Et on a relégué au second plan la question pourtant centrale : pour qui aménage-t-on ce territoire ?
La réponse est de moins en moins ambiguë.
On aménage pour des usages extérieurs, pour des temporalités saisonnières, pour des intérêts souvent déconnectés de la vie réelle des Corses. On aménage pour optimiser des rendements, pour capter des clientèles, pour répondre à des logiques économiques qui ne sont pas enracinées ici. Et pendant ce temps, les habitants voient leur espace de vie se réduire, se renchérir, se fragmenter.
Le foncier en est un autre révélateur. La terre, en Corse, n’est plus seulement un support de vie, de transmission, de projet collectif. Elle est devenue un actif, un placement, un objet de spéculation. Les prix ne reflètent plus les revenus locaux, les marchés ne répondent plus aux besoins sociaux, et l’accès à la propriété ou même à la location devient un privilège. Ce phénomène n’est pas seulement économique. Il est politique, au sens le plus profond du terme : il redessine la composition sociale du territoire, il trie, il exclut, il déplace.
On assiste ainsi à une forme de transformation silencieuse de la Corse, une dépossession diffuse, progressive, presque administrative. Mais elle n’en est pas moins réelle.
La jeunesse corse en paie le prix le plus lourd. Comment se projeter, fonder une famille, construire une vie ici, quand l’accès au logement devient incertain, quand les emplois sont précaires ou saisonniers, quand le coût de la vie se déconnecte des salaires ? Beaucoup finissent par partir. Pas par manque d’attachement, mais par manque de possibilités.
Dans le même temps, le discours dominant continue de célébrer la « dynamique », l’« attractivité », le « développement ».
Mais de quel développement parle-t-on, si celui-ci fragilise la société qui est censée en être le sujet ? De quelle réussite peut-on se prévaloir, si elle se traduit par l’éviction progressive des classes populaires et moyennes du cœur même de leur territoire ?
Au fond, voulons-nous une Corse vivante, habitée, travaillée par son peuple, ou une Corse principalement organisée pour des usages extérieurs, intermittents, solvables mais détachés ?
Car l’aménagement n’est jamais neutre. Il traduit toujours une hiérarchie de priorités. Il dit ce qui compte et ce qui compte moins. Il façonne, sur le long terme, la structure sociale d’un territoire. Aujourd’hui, force est de constater que cette hiérarchie ne joue pas en faveur des Corses.
Ce constat n’est pas une condamnation morale du tourisme ni de l’économie résidentielle. Ce serait trop simple, et surtout inefficace. Le problème n’est pas l’existence de ces activités. Le problème est leur domination sans contrepoids, sans stratégie d’équilibre.
La responsabilité est collective. On ne peut pas se contenter de subir des « tendances lourdes » comme si elles relevaient de lois naturelles. Les marchés sont organisés. Les règles sont décidées. Les priorités sont choisies. Ou laissées en jachère, ce qui revient souvent au même.
La question du logement, du foncier, de l’aménagement ne relève pas de la technique. Elle relève du projet de société. Veut-on une île qui reste un lieu de vie pour son peuple, ou un espace principalement structuré par des logiques de consommation et de rente ? Veut-on une société enracinée, ou un décor performant économiquement mais socialement vidé ?
C’est ici que la question nationale retrouve toute sa portée concrète. Être nationaliste, ce n’est pas seulement défendre une identité ou une mémoire. C’est d’abord vouloir garantir les conditions matérielles d’existence et de reproduction d’un peuple sur sa terre. Or un peuple qui ne peut plus se loger, se projeter, transmettre, n’est plus qu’un concept abstrait.
La dépossession n’est pas seulement culturelle ou politique. Elle est aussi résidentielle, foncière, sociale. Elle passe par des mécanismes apparemment neutres, mais dont les effets sont profondément structurants. Et tant que cette réalité ne sera pas affrontée frontalement, les discours sur l’émancipation resteront largement théoriques.
Il ne s’agit pas de promettre des lendemains idéaux. Il s’agit de remettre de la cohérence entre le territoire et ceux qui l’habitent. De refaire de l’aménagement un outil au service d’un projet collectif, et non l’inverse. De réaffirmer que la Corse n’est pas seulement un espace à valoriser, mais d’abord une société à faire vivre. •
• Leghje dinù








