Chaos climatique

L’intérieur est le plus menacé

par François Alfonsi
L’impact des deux tempêtes successives Ciaran et Domingos qui ont balayé la Corse lors de ce week-end de la Toussaint dépasse en fréquence et en intensité les événements climatiques connus jusqu’à aujourd’hui. En témoigne la débâcle du pont génois de Zippìttoli emporté par les flots du Prunelli alors que, durant cinq siècles, il en avait dominé toutes les crues centennales du haut de son arche majestueuse.

 

D’autres ponts ont été détruits par les flots, sur la route départementale qui mène à Bastèlica qui restera coupée plusieurs mois, sur la route qui mène à la Restònica, comme à Baliri, au cœur même de la zone habitée de Corti, et d’autres… Sans compter les berges emportées par les rivières déchaînées, les plaines inondées jusqu’à perte de vue, les embouchures obstruées par des milliers de tonnes de matériaux qui ont dévalé de la montagne, et le trait de côte entamé par une érosion soudaine. Il n’y a pas eu de victimes, mais l’ampleur des dégâts est absolument inédite. C’est un signal fort : nous avons changé d’ère.

Car ce que nous subissons en 2023 n’est à l’évidence qu’un avant-goût de ce que nous subirons les prochaines années, au fur et à mesure que le réchauffement climatique continuera de produire ses effets dévastateurs.

 

Face à ces événements récurrents, un an à peine après la plus forte et la plus soudaine des tempêtes en mer qui, en plein mois d’août, a provoqué de multiples échouages de navires et plusieurs victimes, nous nous sentons désarmés. Car cette évolution climatique vient de loin, et quelle que soit l’intensité des efforts qui seront faits désormais pour limiter les émissions de gaz à effet de serre, son effet d’inertie va encore amplifier la vulnérabilité des territoires, particulièrement dans l’intérieur, là où l’abandon des cultures et le manque d’entretien des infrastructures en fragilise la tenue dans le temps.

Les efforts courageux pour faire repartir une agriculture traditionnelle peuvent être ainsi annihilés en une nuit, pistes détruites, porcherie et bétail emportés, comme l’a connu Bernard Antoine Acquaviva* dans la vallée de Spilonca au-dessus de Portu.

Le maintien au village de familles avec enfants en âge de scolarisation se heurte désormais à la précarisation des transports le temps de dégager les éboulements, et de sécuriser la circulation, et au sentiment d’enclavement qui en découle. Idem pour les personnes âgées inquiètes pour leur accès aux soins, à l’aide à domicile, et aux services des commerçants ambulants qui les ravitaillent.

 

Face à ces éléments nouveaux, il faut réévaluer les politiques pour la revitalisation de l’Intérieur. C’est indispensable pour les acteurs engagés, pour encourager d’autres à les rejoindre, et pour consolider une vie sociale rurale trop souvent en déshérence. Car chaque bras actif dans le rural est une chance pour la vitalité du tissu social comme pour le milieu naturel du fait de l’entretien que cette présence humaine assure au quotidien. Il faut inventer des mécanismes originaux qui soutiennent davantage cette ressource humaine si fragile face aux conséquences des cataclysmes, mais tellement nécessaire pour en réparer ou atténuer les effets.

Bientôt se tiendra la foire de Bucugnà, qui depuis quarante ans est devenue le rendez-vous vivant de ce monde rural en quête d’avenir par la promotion de ses produits et de ses savoir-faire. Ce rendez-vous doit nous permettre de réfléchir à de nouvelles approches, tout en étant, pour chacun d’entre nous, par les achats que nous y ferons, un moyen immédiat d’apporter soutien et considération à ceux qui se battent pour l’intérieur et son avenir. •

 

 

* Solidarité Bernard Antoine et Patricia Acquaviva, sustenìteli : http://bit.ly/3QKpulw