Arritti invite ses lecteurs à se reporter à la lecture du compte-rendu que nous avons fait la semaine dernière des interventions de nos invités*. Cette semaine, nous revenons sur l’échange qui a suivi et sur quelques-unes des idées force qui en sont ressorties.
La terre fonde l’âme corse. La crainte avérée de la dépossession par des personnes extérieures fortunées qui s’emparent des biens soit pour purement spéculer, engendrant l’explosion des prix du foncier ou de l’immobilier, soit pour en jouir une semaine ou deux à l’année au détriment du droit à se loger des résidents, est une préoccupation majeure des Corses. Aussi la première question est venue sur les discussions sur le futur statut de la Corse : vont-elles pouvoir changer les choses en faveur du peuple corse, notamment de sa jeunesse ?
A lingua è a cultura
« Les planètes sont alignées » sur le processus de Beauvau répond Michel Castellani, Macron, Darmanin, Rebsamen « poussent », le président de la commission des lois aussi est « très engagé ». Reste que « les discussions font ressortir les contradictions ». Tel député du RN (Stéphane Rambaud) fait valoir ses « racines corses », mais au moment de l’examen en commission vient s’excuser de son vote contre, prétextant « j’ai les consignes de mon parti ».
Ce sera donc un texte de compromis, dit Michel Castellani, avec des réticences y compris dans l’île, et de citer le peu d’engagement pour ne pas déplorer plus, des députés corses de droite, FX. Ceccoli et X. Lacombe… là où il faudrait être unis et offensifs.
Résultat, des principes sont affichés mais « tout est renvoyé aux futures lois qui vont organiser le contenu de ce texte ». Et le tout est suspendu au maintien ou non du gouvernement face à une éventuelle motion de censure, puis au Sénat, puis encore au 3/5e à obtenir de l’ensemble des parlementaires réunis en congrès.
Pour Michel Castellani il faut insister sur l’enseignement de la langue, « parce que c’est là où nous allons créer des petits corses, c’est sur les écoles immersives. Vous avez des gamins qui ne connaissent pas un mot de langue corse, qui ne connaissent pas l’histoire de Corse, qu’ils naissent ici ou qu’ils naissent au Canada ou en Australie, ça ne change rien » répond notre député. En d’autres termes, c’est la langue et la culture qui font le peuple et qui permettront de le perpétuer. Promouvoir la langue est un combat prioritaire.

U gèniu è a forza militente
« Chez nous, rappelle notre intervenant basque Peio Dufau, l’essentiel de la lutte pour le logement, et notamment le logement en faveur des jeunes, a passé un cap le jour ou Alda s’est constituée ». Association de citoyens qui s’organisent pour faire avancer les revendications au quotidien sur le terrain. Vente des prix spéculatifs, baux frauduleux, refus de prise en compte de candidatures de jeunes ménages, Alda répond en étant aux côtés du peuple basque et pèse par la pression populaire. « Au Pays Basque, on n’a jamais rien attendu de la France. On a tout construit nous-mêmes, le système d’écoles immersives, une économie basée sur des coopératives, une monnaie locale qui est la plus utilisée en Europe, on a toute une batterie de réponses à tous les problèmes ».
C’est ça le génie basque ! Et si en Corse, justement, c’était ce chemin qu’il faudrait chercher à réemprunter ? Retrouver cette dynamique militante qui a pesé dans les années 70 au moment du Riacquistu et les années qui ont suivi ? « Chaque territoire doit pousser par la population. Ça aidera les élus. Je ne parle pas de violence, de plastics ou quoi que ce soit, mais des actions de désobéissance pour faire bouger les choses ».
« C’est un bras de fer. La grande force de la Corse c’est d’avoir montré cette dernière décennie par le vote quelle était votre volonté. C’est bien, mais ça ne suffira peut-être pas » insiste encore Peio Dufau qui appelle à engager la jeunesse dans ces combats citoyens.
« L’autonomie permet d’exploiter le meilleur des différents territoires en utilisant leurs spécificités. »
Paul Videsott
L’autonomie pour renverser le courant !
François Alfonsi revient sur le « permis d’habiter » de certaines îles ou municipalités frisonnes. « Cette idée est intéressante, puisqu’elle est conditionnée d’avoir un lien concret avec le territoire, soit par le travail, soit par l’impact social… et les plans fonciers qui ont été menées par les municipalités permettent d’obtenir des subventions de la région et de l’État ». Notre invité frison Frank De Boer confirme que le permis d’habiter n’a pas été remis en cause par l’Union européenne et que lors de son application aux îles Baléares qui en a repris le principe, on a vu que « ce genre d’autorisation est tout à fait possible et réalisable » !
Concernant les ladins, François Alfonsi rappelle le sort fait à la langue « selon que vous êtes ou pas autonome ». Dans les deux vallées qui dépendent du droit commun italien, c’est le déclin, et dans les trois vallées qui dépendent de la région autonome à prédominance sud tyrolienne ou du Trentin, la langue ladine a progressé au cours de la dernière génération. « Il y a plus de locuteurs aujourd’hui qu’il n’y en avait il y a 30 ans. C’est inédit. En Corse ça n’est pas ça malheureusement » analyse le directeur de publication d’Arritti qui en tire une leçon politique : « la force, l’énergie, les militants, tout ce qui est fait, nous permet d’avancer, mais on avance contre le courant. Bravo les rameurs ! Ils rament très fort et ils arrivent à progresser malgré le courant contraire. Avoir l’autonomie, c’est renverser le courant ! Et quand on renverse le courant, on va dix fois plus vite. C’est ça l’enjeu du débat, une autonomie, même si ça n’est qu’un début d’autonomie comme on la voudrait, c’est quand même une rupture inscrite dans la constitution qui nous permet d’avancer… Faire en sorte de renverser le courant, que notre énergie soit accompagnée par les institutions et non pas se heurter constamment à leur pesanteur ».
Une normalité qui apporte la richesse
Une analyse confirmée par Paul Videsott pour les vallées ladines : « c’est exactement ça ! Au Tyrol du Sud l’autonomie a été votée au parlement en 1972. Jusqu’à ce moment-là, tous les indicateurs démographiques, économiques, sociaux, culturels, étaient en descente. Après cette date, tout a commencé à monter… C’est aussi pour cela que les vallées ladines qui sont en dehors de l’autonomie font régulièrement des référendums pour être réintégrées à ces territoires dont elles faisaient parties ».
« Si l’on regarde l’évolution de l’humanité, toute la progression a été faite parce qu’on s’est spécialisé. Le même principe s’applique aussi à l’administration » dit encore l’invité ladin qui prend l’exemple de la diversité, entre la Sicile qui est en Méditerranée et le Tyrol du Sud, région de montagne, « il y a peu de similarité sauf qu’ils font partie du même État, alors pourquoi appliquer les mêmes règles ?… C’est ça la grande leçon politique ! L’autonomie permet d’exploiter le meilleur des différents territoires en utilisant leurs spécificités. Ces spécificités sont un avantage et plus du tout quelque chose qui empêche l’uniformité ». Et de rappeler une évidence : « au Tyrol du sud, l’autonomie s’applique sans rien prendre aux autres. Et elle a apporté des avantages aussi à la majorité nationale, une richesse, une autonomie pour toute la population. Ce principe-là est valable absolument partout ».

L’urgence de légiférer
Peio Dufau soulève la question du « statut de résident » évoqué partout où sévit la spéculation et qui entraîne un sentiment de frustration, d’abandon, qui profite aux extrêmes. « C’est un problème majeur parce qu’aujourd’hui que ce soit en Corse, au Pays Basque ou en Bretagne, en réalité ce sont les Parisiens qui viennent acheter. Je caricature un peu mais pas beaucoup, parce que c’est souvent les seuls qui ont les moyens, et quand on arrive avec une restriction qui les concerne, sans aller même à l’Europe, on a une levée de bouclier » sur le renfermement sur soi et le droit à la propriété privée. « Notre réalité exige une réponse exceptionnelle… il faut montrer que c’est du territoire qu’on trouvera les solutions et que c’est la seule réponse qui permettra de faire barrage à l’extrême droite ».
Sans politiques de maîtrise et de régulation du foncier, c’est le profit qui prédomine. En Pays Basque, extrêmement construit, tout est voué à la résidence secondaire déplore encore notre invité. Y compris dans l’accession sociale à la propriété, où au terme de 10 ans de clause anti-spéculative et de la mise en vente du bien, « on en propose le triple ». « Tant qu’on permettra de vendre au plus offrant, fatalement on tombera toujours dans le même piège » constate Peio Dufau qui vante la solution du bail réel et solidaire où « l’occupant est propriétaire des murs, pas du sol et s’il veut vendre il ne vend pas à un prix spéculatif et vend à quelqu’un qui est dans les mêmes conditions de ressources. C’est une solution qui permet de pérenniser la vocation sociale des logements ».
Marie Luce Ambrosini expose l’exemple balanin. En Haute-Balagne, plus de 50 % des maisons ont été vendues à des prix qui prennent le double voire le triple de leur valeur, parfois davantage encore, les personnes âgées sont décédées durant les 10 dernières années et les ventes se sont faites au profit de continentaux pour des résidences secondaires, c’est la mort des villages. « On est trois sur la place l’hiver… on essaie de garder nos maisons avec des soucis à ne plus savoir qu’en faire et pour être entourés par des continentaux. Dans dix ans on n’est plus chez nous ».
« Sans autonomie et à droit constant, c’est compliqué » répond Antonia Luciani. « On avait pourtant voté un Padduc en 2015 qui était relativement ambitieux, qui n’a pas été appliqué ou très peu… il y a de gros enjeux d’urbanisme, plus on tarde sur le statut d’autonomie, sur les mécanismes à mettre en place en lien avec la fiscalité, plus on prend le risque d’un déséquilibre extrêmement difficile à remplacer… Certains maires préfèrent même ne pas ouvrir à l’urbanisation plutôt que de voir acheter par des gens de l’extérieur avec des moyens financiers énormes ».
La pression mafieuse
« En Corse on est victime d’un système économique beaucoup plus puissant que les désirs que l’on peut avoir ou non de statut de résident. On est soumis à une pression mafieuse absolument intolérable, violente, qui se nourrit de la spéculation immobilière à destination des touristes ou autres et que pour l’instant malheureusement les lois existantes en France ne permettent pas de lutter efficacement contre cette mafia qui tue nos jeunes, qui tue aussi ceux qui veulent produire » dénonce Bernard Cesari, dans cette autre réalité des « voyous corses qui gangrènent certaines municipalités et l’économie, que ce soit l’économie de la construction, de la promotion, mais aussi celle des transports, de la distribution et des déchets ». Un système économique « lié au tourisme de masse » contre lequel l’État français « avec sa concentration et son centralisme » nous empêche de lutter en refusant le droit de légiférer « ici pour défendre nos intérêts de peuple corse ».
Même si la lutte contre le crime organisé relève des compétences régaliennes, il est clair qu’agir aussi par le biais d’un statut de résident, d’un statut fiscal, de mesures pour contenir l’expansion des résidences secondaires, pour réguler la question des transports, des déchets, pour encourager la production locale, etc., et pour cela donc de légiférer, est aussi un moyen de lutter contre les dérives mafieuses. Tout ramène à un statut d’autonomie, et bien sûr, à ceux qui en auront la charge. Car la seule perversion de l’autonomie sera dans sa bonne ou sa mauvaise application. Tant il est vrai que rien ne vaut des autonomistes pour appliquer vraiment l’autonomie. • Fabiana Giovannini.








