Ce n’est pas un raz de marée, mais c’est une majorité claire et nette. En votant en faveur d’un statut d’autonomie pour la Corse, pour la reconnaissance d’une « communauté historique, culturelle et linguistique », et pour un pouvoir législatif dévolu à la Collectivité de Corse, cette majorité a ouvert une voie.
Les abstentionnistes et les non participations (104) sont encore nombreux. En s’abstenant, ces députés ont de facto permis que le projet de loi constitutionnelle passe cette première étape. D’ici le vote du Congrès à Versailles, leur attitude devra évoluer, et il leur faudra bien choisir. Mais, au total, en choisissant de ne pas bloquer, ils ont montré que la question corse ne pouvait être uniquement ramenée à un débat juridique étroit, et qu’il fallait bien prendre en compte le fait démocratique corse.
À la veille du scrutin, 263 maires de Corse (sur 360, soit 73%, 285 aujourd’hui soit 80%) ont cosigné une lettre adressée aux 577 députés pour apporter leur soutien à la démarche. De quoi mettre en lumière la vacuité des arguments tenus sur un « peuple corse non consulté », alors que la succession des victoires électorales du mouvement autonomiste en Corse témoigne du contraire.
En fait, ce processus, depuis son début en mars 2022, avance en démentant les pronostics. Quand il a fallu signer avec Gérald Darmanin, en pleine campagne présidentielle, le premier document qui a lancé les discussions avec l’État autour d’une « autonomie possible », aucun leader politique corse ne s’est engagé avec Gilles Simeoni qui a été seul à signer.
Puis les réunions se sont enchaînées qui ont constitué le « processus de Beauvau ». Jusqu’à la signature de l’accord de mars 2024 sur des « écritures constitutionnelles » destinées à ouvrir au sein de la Constitution un chemin pour l’autonomie de la Corse.
Régulièrement les élus corses étaient considérés comme « menés en bateau » dans cette négociation interminable, et les commentaires allaient bon train sur un processus mort-né. D’autant que l’instabilité politique qui s’est installée à Paris au lendemain de la dissolution de 2024 a relancé le scepticisme ambiant. De gouvernement éphémère en gouvernement censuré, nul ne semblait être en mesure de porter le débat au Parlement. Mais le processus a cheminé quand même, contre vents et marées.
Puis le gouvernement devait, selon les dires relayés ici et là, céder à l’oukase du Conseil d’État qui a voulu vider le texte soumis au débat de ses fondements autonomistes. Mais l’accord politique de Beauvau s’est imposé, déjouant la manœuvre que d’aucuns avaient pensé imparable.
Nouveau rebondissement ensuite quand le Sénat, première assemblée parlementaire appelée à délibérer, a décidé de retirer le dossier corse de son ordre du jour du mois de mai et de le repousser après les élections sénatoriales prévues pour septembre. C’est « un enterrement de première classe » a-t-on entendu sur les ondes.
Mais la combativité de Gilles Simeoni a relancé la mécanique de l’examen du texte en obtenant de la présidente de l’Assemblée nationale qu’elle l’inscrive à l’ordre du jour du mois de juin 2026 de l’Assemblée nationale.
Dès que ce débat a été confirmé, une levée de boucliers invraisemblable s’est faite dans les médias, et sur les réseaux sociaux, pour appeler à « sauver la République » du « poison communautaire ». Les chantres de la France jacobine se sont déchaînés, avec l’appui des médias dominants. Mais leur influence a été très limitée dans l’opinion française, tandis que la grande majorité des Corses refusaient leurs théories fumeuses, ce que le courrier envoyé par une grande majorité des maires corses a exprimé opportunément.
Les responsables politiques que sont les députés l’ont finalement compris : c’est de l’avenir de la Corse dont il est question, et non celui du reste de la France. Même s’ils n’ont pas été jusqu’au vote favorable, comme l’a finalement fait la France Insoumise et son leader Jean Luc Mélenchon, leur position d’attente montre que leur réflexion fait son chemin.
En réalité, tout bien pesé, un fait s’impose progressivement : que la Corse soit autonome importe beaucoup aux Corses, et, à part quelques constitutionnalistes enragés, les Français dans leur ensemble n’y sont pas hostiles en réalité.
C’est dans cet espace politique évolutif qu’il faudra travailler sans relâche lors des prochains mois, pour que, déjouant à nouveau les pronostics, l’autonomie de la Corse trouve enfin sa concrétisation constitutionnelle.
Après le vote favorable de l’Assemblée nationale, tout est encore possible ! •








