La campagne des municipales semble avancer à pas feutrés. Les affiches tardent, les mots sont prudents, les postures encore incertaines. À écouter les protagonistes, la campagne serait lancée. À observer le pays, elle paraît suspendue. Comme si le bruit du monde – guerres, chaos géopolitique, crise démocratique, désordre national – avait préempté un scrutin qui, paradoxalement, pourrait être l’un des plus décisifs pour l’avenir de la Corse depuis des décennies. Comme si l’époque avait anesthésié le débat. Comme si l’essentiel risquait de se jouer dans l’indifférence. Et pourtant.
Les municipales ne sont jamais un scrutin secondaire. En Corse, elles sont souvent fondatrices. Elles déterminent des trajectoires politiques, culturelles et parfois même morales. Elles disent ce que nous acceptons. Et surtout, ce que nous refusons.
Le premier enjeu est clair : empêcher l’extrême droite de s’installer dans les grandes villes
Il faut le dire sans détour, sans faux-semblants, sans langue de bois : la possibilité d’une victoire du Rassemblement national à Bastia ou à Aiacciu ne peut être traitée comme une hypothèse parmi d’autres. En tant que Corses, nous ne pouvons accepter l’implantation durable d’un parti dont l’histoire, la doctrine et les prises de position ont toujours été hostiles à la Corse, à sa singularité, à ses aspirations démocratiques, culturelles et politiques. Un parti qui a longtemps nié jusqu’à l’existence même d’un peuple corse. Un parti qui s’est construit contre toute reconnaissance des minorités, des langues, des autonomies, des libertés territoriales. Un parti qui a voté contre chaque avancée, chaque ouverture, chaque perspective d’émancipation.
Les tentatives actuelles de maquillage, de dédiabolisation, de discours localisé ne trompent que ceux qui veulent être trompés. Derrière la façade policée, la matrice idéologique demeure : centraliste, autoritaire, uniformisatrice.
Fondamentalement incompatible avec l’idée même d’une Corse maîtresse de son destin.
Laisser l’extrême droite conquérir Bastia ou Aiacciu ne serait pas un simple accident électoral. Ce serait un renversement symbolique, une défaite historique, une fracture profonde entre ce que la Corse a été, ce qu’elle est, et ce qu’elle prétend devenir.
Sur ce point, il n’y a ni ambiguïté possible, ni relativisme acceptable.
La défaite des extrêmes – et en particulier de l’extrême droite – est une condition minimale de la dignité politique de ce pays.
Le second enjeu est plus profond, plus exigeant : relancer la dynamique nationaliste
Car si le risque RN existe, c’est aussi parce qu’un autre phénomène traverse la société corse : la fatigue. Fatigue normale après plus de dix années de responsabilités. Fatigue face à l’usure du pouvoir. Fatigue devant l’écart croissant entre les espoirs nourris et les avancées concrètes. Mais cette fatigue n’est pas seulement celle d’un mouvement. Elle est aussi celle d’un peuple confronté à un déni de démocratie persistant de la part de l’État français. Refus de reconnaître le vote. Refus de traduire les urnes en actes. Refus d’assumer une évolution institutionnelle pourtant largement exprimée. Ce déni a un coût politique immense : il nourrit le découragement, l’abstention, le doute. Il instille l’idée dangereuse que le combat serait vain, que l’engagement serait inutile, que l’histoire serait figée. C’est là que réside le véritable danger. Non pas dans la défaite électorale ponctuelle, mais dans l’abandon progressif du sens.
Lorsque la fatigue gagne, ce n’est pas la colère qui triomphe. C’est le renoncement. Et le renoncement est toujours fertile pour les forces les plus régressives. Relancer la dynamique nationaliste ne signifie pas nier les erreurs, ni sacraliser le passé, ni se réfugier dans la nostalgie. Cela signifie redonner une perspective, réexpliquer le sens du combat, rappeler que la liberté n’est jamais un acquis. La Corse n’a jamais obtenu quoi que ce soit par lassitude. Elle n’a jamais avancé par résignation. Elle n’a jamais gagné en se taisant. Chaque génération a porté sa part de lutte. La nôtre n’y échappera pas. La question n’est pas de savoir si le combat est long. Il l’est. La question est de savoir si nous acceptons qu’il soit interrompu par fatigue.
Les municipales sont un test démocratique majeur
Elles diront si la Corse choisit la continuité du combat ou l’effacement progressif. Elles diront si nous préférons le confort de l’abandon ou l’exigence de la persévérance. Elles diront si nous sommes encore capables de nous mobiliser pour ce qui nous dépasse. Dans un monde instable, fracturé, la tentation est grande de regarder ailleurs, de croire que les enjeux locaux sont secondaires. C’est une erreur. Car c’est précisément dans les moments de trouble que les choix locaux deviennent décisifs. C’est précisément quand l’époque vacille que les peuples doivent tenir leur cap.
La campagne municipale ne doit pas être un bruit de fond. Elle doit être un sursaut. Un rappel. Une mise en garde.
La Corse n’a pas le droit de se fatiguer de sa propre liberté. •
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