Le 7 avril, à Corte, l’Università di Corsica Pasquale Paoli officialisait la naissance de l’Institut de recherche en santé de Corse – l’IRS-C – et d’une chaire hospitalo-universitaire. Deux instruments techniques, en apparence. Deux étapes supplémentaires sur le chemin du futur centre hospitalier universitaire, en réalité. Un signal discret, peu relayé, vite noyé dans les nouvelles de la semaine. Et pourtant, ce qui s’est passé à Corte ce 7 avril dit quelque chose d’essentiel sur ce que nous sommes capables de faire – et sur ce que nous devons continuer de faire, quelles que soient les conditions que Paris nous impose.
Prenons la mesure de ce que représente cette création. La Corse est aujourd’hui la seule région métropolitaine de France à ne pas disposer d’un CHU. La seule. Toutes les autres régions, y compris les territoires ultramarins, ont le leur. En Corse, un patient qui a besoin d’un soin spécialisé, d’un plateau technique de pointe, d’une prise en charge que nos hôpitaux ne peuvent pas encore assurer — ce patient part. Il prend le bateau ou l’avion. Il s’éloigne de sa famille, de ses proches, de ses repères. Il supporte un coût que les autres n’ont pas à supporter. Cette inégalité dure depuis des décennies. Elle n’est pas une fatalité. C’est un retard structurel que la Corse a décidé de combler — patiemment, méthodiquement, contre vents et marées budgétaires.
20 ans de construction, pierre après pierre
La conseillère exécutive en charge de la santé le rappelait il y a peu : la Corse a mis vingt ans à obtenir le premier cycle des études de médecine après la première année. Vingt ans. Un cycle de médecine à Corte, c’est la deuxième année ouverte à la rentrée 2025, la troisième prévue pour 2026. La première promotion de 41 étudiants achèvera son premier cycle en 2027. Dans le même mouvement : une école de cadres de santé, un DTS en imagerie médicale à Aiacciu, une formation d’infirmières de bloc opératoire qui ouvrira à Bastia en septembre. Et maintenant l’IRS-C, avec ses trois axes prioritaires choisis pour leur pertinence insulaire — santé publique, infectiologie, vieillissement — et sa chaire qui fera dialoguer le monde académique avec les soignants du territoire.
Ce n’est pas spectaculaire. Ce n’est pas une promesse gouvernementale, ni un accord signé dans un dîner parisien. C’est du travail. Long, exigeant, peu visible dans les cycles de l’actualité. C’est exactement ce que le mouvement national doit savoir faire : construire des institutions là où il n’y en avait pas. Démontrer, par les actes, que gouverner selon nos valeurs produit des résultats concrets dans la vie des gens. Qu’un peuple qui se prend en main finit par créer ce que l’État ne lui a jamais donné.
190 millions bloqués : Paris contre la Corse
Et pourtant. Pendant que la Corse construit, l’État freine. Le bras de fer sur le PTIC — le Plan de Transformation et d’Investissement pour la Corse — est révélateur. 190 millions d’euros sur lesquels l’État entend garder la main, décider seul de l’attribution, orienter selon ses propres critères ce qui devrait être une politique corse planifiée par la Collectivité. La Collectivité réclame une codécision. L’État refuse. Traduction concrète : des projets structurants sont retardés, des fonds qui devraient irriguer l’économie insulaire se trouvent suspendus à des arbitrages parisiens que personne n’a demandés.
À cela s’ajoute la dotation de continuité territoriale de 60 millions d’euros. Et le document d’orientations budgétaires le dit sans détour : si le Parlement ne vote pas, la Corse se retrouverait dans une situation intolérable, une crise économique et sociale profonde. Ce n’est pas une hypothèse d’école. C’est le risque réel d’un territoire dont les finances dépendent, pour une part significative, des décisions d’un État qui reporte, bloque, conditionne — et qui refuse parallèlement d’avancer sur l’autonomie qui permettrait enfin à la Corse de décider elle-même.
La même logique, le même refus
Le lien entre ces deux réalités — le CHU qui avance malgré tout et les 190 millions bloqués — n’est pas anecdotique. Il dit exactement ce qu’est la situation de la Corse en 2026. D’un côté, une Collectivité qui, avec les moyens qui sont les siens, construit. Elle structure une filière de santé sur plusieurs décennies, elle crée des institutions là où il n’y en avait pas, elle forme des soignants qui pourront rester sur l’île plutôt que de partir exercer ailleurs. De l’autre, un État qui nie à cette même Collectivité les leviers dont elle aurait besoin pour aller plus vite, plus loin, plus efficacement. Qui garde la main sur les fonds, reporte l’autonomie, et laisse des inégalités territoriales durées s’installer comme si elles étaient normales.
Ce n’est pas une fatalité. C’est un choix politique. Et ce choix a un prix. En Corse, ce prix se paie dans les hôpitaux saturés, dans les déserts médicaux de l’intérieur, dans les familles qui prennent le bateau avec un malade à bord parce qu’il n’y a pas d’IRM disponible ou pas de spécialiste joignable. L’équité territoriale n’est pas un concept. C’est la réalité de ceux qui vivent ici.
Ce que cela exige de nous
Construire l’autonomie dans les faits avant de l’obtenir dans les textes. Structurer, former, investir, anticiper — non pas parce que l’État nous en donne les moyens, mais parce que nous en avons décidé ainsi et que nous nous en donnons la capacité. C’est cela, la politique de responsabilité. Ce n’est pas attendre. C’est agir avec ce qu’on a, en exigeant simultanément ce qu’on ne devrait plus avoir à demander.
L’IRS-C lance son premier appel à projets. Les candidatures sont ouvertes jusqu’au 15 mai. Les lauréats seront connus en juillet. Les travaux démarreront en septembre. Ce calendrier-là ne dépend pas des humeurs du Sénat, ni de l’agenda du gouvernement, ni du vote d’une loi de finances. Il dépend de chercheurs, de praticiens, d’enseignants, d’une université qui a décidé de faire. C’est le modèle. C’est la méthode. C’est ce que nous devons généraliser — dans la santé, dans l’énergie, dans la formation, dans l’agroalimentaire, dans la langue.
Paris bloque les 190 millions. La Corse construit quand même. Ce n’est pas de la résignation. C’est de la stratégie. Et c’est, au fond, la démonstration la plus convaincante de ce que nous méritons : la capacité de décider nous-mêmes ce que nous construisons, avec les ressources que nous générons, selon les priorités que nous fixons.
Pas sous tutelle. Pas sous condition.
En autonomie. •








